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L'EVENEMENT: Me Jean Yaovi DEGLI, vous êtes
le Président de " Bâtir le Togo " (BLT),
un mouvement qui lutte pour la " refondation " de
la République togolaise au sein de la diaspora. Vous
n'avez jamais manqué de prendre position sur des questions
graves qui touchent notre pays. Mais depuis que l'actualité
devient plus cruciale dans notre pays, on ne vous entend plus
tellement : Etes-vous dépassé par les événements
? Pourquoi ce silence ?
Me DEGLI: Non nous ne sommes pas silencieux ; pas
du tout. Puisque c'est seulement mi-mars dernier que nous
avons sorti une déclaration
suite aux problèmes qui ont consacré l'éclatement
de la CFD. Depuis lors, tout ce qui se passe ne va que dans
le même sens et l'actualité n'a rien donné
de nouveau. Il n'y a, contrairement à votre affirmation,
pas " d'actualité cruciale " dans notre pays.
Nous avons contesté la volonté de certains d'aller
aux élections et nous restons sur notre position puisque
ce qui se passe aujourd'hui est exactement ce que nous avons
dénoncé en mars dernier. Nous sommes donc loin
de garder silence à " Bâtir le Togo ".
En outre, il faut que je vous précise que pour moi-même
personnellement, la parole est une vertu en soi et est pleine
de vertus. Par conséquent, quand on ouvre la bouche,
il faut que ce soit pour quelque chose de sérieux et
pas pour des balivernes ni pour le plaisir de parler. Je n'aime
ni la logomachie ni le verbiage.
L'EVENEMENT: Votre position, effectivement sur l'élection
présidentielle en cours au Togo est connue. Vous l'avez
exprimée depuis Bruxelles dans votre récent
appel que vous avez lancé au peuple Togolais : C'est
de ne pas participer à cette élection au risque
de légitimer le pouvoir dictatorial qui régente
ce pays depuis quatre décennies. En fait, pensez-vous
que la dictature qui se moque de la communauté internationale
a besoin d'une quelconque légitimation d'une opposition
toujours brimée ?
Me DEGLI: Vous savez, il y a deux voies pour renverser
une dictature. La voie pacifique qui peut s'exprimer par les
urnes et une transition pacifique dans laquelle les choses
se font dans le dialogue, et la voie révolutionnaire
où il n'y a rien à discuter avec la dictature
qui doit simplement être renversée de la manière
la plus forte. Nous avons les deux exemples au Bénin
et au Kenya pour le premier, au Mali, au Nigeria, au Congo
Démocratique et dans une certaine mesure à Madagascar
pour le second.
La dictature togolaise, même si elle se moque de la
communauté internationale, a besoin de légitimation
pour que ceux des pays occidentaux qui la supportent encore
puissent continuer de le faire sans trop se mettre les autres
à dos. Si elle n'avait pas besoin de cette légitimation,
alors pourquoi se sent-elle obligée de passer par des
élections (aussi contestables soient-elles) pour se
maintenir au pouvoir ? C'est justement en ce sens que l'opposition
institutionnelle sur le terrain joue son jeu. Supposons que
demain, comme la voie du dialogue est impossible dans le cas
du drame togolais, le peuple trouve un autre moyen pour renverser
cette dictature. Ne pensez-vous pas que les pays qui soutiennent
cette dictature seront prompts à crier qu'il s'agit
du renversement d'un ordre constitutionnel alors même
que le régime Eyadèma n'en est pas un ?
L'EVENEMENT: Ne pensez-vous pas que le boycott laisserait
plutôt un boulevard au régime autocratique qui
n'aspire qu'à cela pour vaincre sans péril mais
vaincre tout de même ?
Me DEGLI: Je comprends mal comment le boycott laisserait
un " boulevard " vers la victoire de Eyadèma
comme vous le dites. Est-ce que le fait de participer à
ces élections empêche le régime d'avoir
ce " boulevard " ? En quoi exactement le fait d'aller
figurer aux côtés de Eyadèma pour donner
à sa modification constitutionnelle de décembre
2002 une onction de légitimité et aux élections
ainsi qu'à leurs résultats un goût de
défaite réelle pour l'opposition et de succès
du pouvoir va empêcher un homme dont on connaît
le mépris et l'ignorance des règles de droit
de continuer à faire ce qu'il veut. Et puis quand vous
parlez de vaincre sans péril, pensez-vous un seul instant
que le fait pour ces responsables de partis d'opposition d'aller
à ces élections va empêcher Eyadèma
de vaincre sans péril comme cela a toujours été
le cas ? Ceux qui le pensent ont le droit de le faire parce
que la liberté de penser le permet. Mais il faut honnêtement
reconnaître que ceux-là sont naïfs.
D'aucuns vont même jusqu'à évoquer une
politique de chaise vide lorsque nous parlons de boycotter
les élections. Mais pour parler de politique de chaise
vide, encore faut-il avoir des chaises pour s'asseoir. Lorsque
vous êtes en face de quelqu'un qui vous oblige à
vous asseoir par terre en face de lui alors que lui-même
est confortablement attablé avec les siens, vous n'êtes
pas considéré plus qu'un chien. C'est le chien
qui reste assis par terre en face de son maître. C'est
malheureusement le sort que Eyadèma fait à l'opposition
togolaise à travers son attitude. Il n'y a donc pas
de chaise pour l'opposition parler de politique de chaise
vide. Il faut se rendre à cette évidence.
L'EVENEMENT: Les participationnistes pensent que c'est
le boycott qui a permis au RPT de disposer d'une majorité
lui permettant de tripatouiller les lois de la République
pour programmer la réélection du monarque Eyadèma
et d'exclure d'autres vainqueurs potentiels à l'instar
de Gilchrist Olympio. Pour cela, participer permettra de recréer
la tension autrement en vue de la " remobilisation "
du peuple à la Malgache. Qu'en pensez-vous ?
Me DEGLI: Les législatives étant déjà
passées, c'est très facile de leur faire porter
le poids ou le chapeau de n'importe quelles supputations et
conjectures. Même si l'opposition était partie
à ces législatives, vu les conditions dans lesquelles
elles ont été organisées, rien ne nous
garantit que Eyadèma n'aurait pas eu la majorité
nécessaire à la modification constitutionnelle
qu'il a engagée après. Cela aurait d'ailleurs
été plus grave car cette modification constitutionnelle
serait alors intervenue dans le cadre d'un parlement qui apparaîtrait
comme représentative et donc légitime.
Mais peut-être aussi que votre affirmation aurait pu
être vérifiée dans le cadre de ces législatives.
Toutefois, dans le cadre des présidentielles, je ne
vois pas exactement quels résultats les partis politiques
participants entendent recueillir.
Personnellement, je ne crois guère à une quelconque
levée de tension après ces élections.
Je pense que c'est une justification qui tient de Vaudeville
et je serai surpris de voir le contraire se produire demain.
En plus, une levée de tension ne s'improvise pas. Elle
se prépare. Et je ne pense malheureusement pas que
" nos candidats de l'opposition " à ces élections
ont préparé quoi que ce soit.
L'EVENEMENT: Comment avez-vous accueilli l'exclusion
du Leader de l'Union des forces de changement (UFC)? Pour
vous qu'est-ce qui explique cet acharnement du pouvoir contre
Gilchrist Olympio ?
Me DEGLI: Le chef de l'Union des Forces du Changement
savait très bien qu'il serait exclu de ces élections.
Il a cependant voulu se présenter à des élections
dont il avait fortement dénoncé l'organisation
et après avoir contesté la volonté des
autres membres de la CFD de chercher à y participer
en envoyant des membres à la Commission électorale
chargée d'organiser ces élections. Chacun est
responsable de ses actes. Pour " Bâtir le Togo
", le rejet de la candidature de Gilchrist Olympio est
un non-événement puisque c'était une
évidence avant même que l'intéressé
ne fasse le voyage de Lomé.
Personnellement, et c'est également la position de
" Bâtir le Togo ", je m'oppose farouchement
à toute politique qui veut que l'on soutienne une chose
et son contraire tout en ayant bonne conscience. Le peuple
togolais a été assez trompé par le régime
en place. Si nous ne sommes pas en mesure de lui dire un minimum
de vérité et de l'éclairer aujourd'hui,
alors nous sommes aussi criminels que ceux qui l'ont mené
au chaos.
La seule chose que je regrette aujourd'hui, c'est qu'en se
portant candidat malgré tout ce qu'il avait affirmé
lui-même et toutes les belles analyses qu'il avait faites
sur le caractère déplacé et aberrant
de ce processus, Monsieur OLYMPIO qui est un opposant togolais
respecté a définitivement donné l'impression
à la communauté internationale que l'opposition
a accepté les règles du jeu et notamment les
modifications constitutionnelle et de la loi électorale
par Eyadèma. La politique doit être faite aujourd'hui
d'actes mûrement réfléchis sur le plan
de leurs conséquences et cesser d'être pour nous
un jeu d'improvisations. Le monde entier nous regarde et ceux
qui soutiennent Eyadèma n'ont jamais arrêté
de traiter les opposants togolais d'irresponsables. Evitons
d'apporter de l'eau à leur moulin.
L'EVENEMENT: Ne risque-t-on pas de faire de lui un
martyr et créer au sein de ses nombreux partisans un
sentiment de frustration pouvant conduire à un scénario
à l'Ivoirienne ?
Me DEGLI: Je pense que vous allez trop vite en besogne
là. Ce n'est pas la première fois que Monsieur
Olympio est écarté des élections au Togo.
Rappelez-vous 1993 quand il avait été écarté
et qu'il avait appelé ensuite à boycotter les
élections, obligeant le candidat de l'opposition (COD
2) d'alors, à se retirer. Il était alors soutenu
par le candidat Agboyibor. Lorsque j'ai entendu la fois dernière
les protestations du candidat Yaovi Agboyibor sur les ondes
de RFI après le rejet de la candidature de Monsieur
Olympio, j'ai immédiatement pensé au scénario
de 1993 dans laquelle la volonté d'en découdre
et de règlement de compte au sein de l'opposition avait
été malheureusement plus grande que l'intérêt
du peuple togolais. Cela m'a fait une fois encore très
mal au cur.
Quant au scénario ivoirien, il n'a pas forcément
besoin de martyr pour se réaliser. Et pour mettre en
uvre un tel scénario, il faut le préparer
à l'avance avec des gens courageux et déterminés
qui cherchent et trouvent les moyens de leur politique. Je
ne crois pas que tel soit le cas de Monsieur Olympio ou de
ses partisans aujourd'hui.
L'EVENEMENT: Désobéissance civile, grève,
boycott,
telle est la réaction momentanée
de Gilchrist Olympio à l'endroit de la population.
Pensez-vous que de pareils mots d'ordre peuvent être
suivis quand on sait qu'une charte de plomb s'abat sur la
population qui est confinée dans un climat de terreur
engendrant une phobie et une peur justifiée auprès
d'elle ?
Me DEGLI: Hier, notamment après le vol de la
victoire du peuple togolais en 1998, Monsieur Olympio parlait
de guérilla politique. Depuis un certain temps, il
parle de désobéissance civile, de grève,
de boycott. D'abord, à qui parle-t-il exactement ?
Ensuite qu'a-t-il mis en uvre pour qu'une telle organisation
se fasse. Enfin, sur quoi doit-elle déboucher si d'aventure
cette initiative s'organisait ?
Il n'est pas inutile de rappeler à ce stade du débat
que le peuple a perdu confiance en ses leaders. Rappelez-vous
l'enthousiasme avec lequel nos populations des villes et des
campagnes avaient suivi les appels à la grève
et aux manifestations lancées par l'opposition en 1991
et 1992. Sur quoi ces appels ont-ils débouchés
en dehors du lourd tribut qu'a payé le peuple en perdant
qui ses biens, qui son emploi, qui ses proches ou sa propre
vie pendant que les responsables de l'opposition donnaient
l'image désolante d'une maison divisée contre
elle-même ? Aujourd'hui, personne n'est prêt à
refaire le même sacrifice s'il n'est sûr que cela
pourra déboucher sur quelque chose. C'est lorsque les
Togolais seront sûrs que ces sacrifices ne seront pas
une nouvelle fois vains qu'ils pourront se mobiliser de nouveau.
Et c'est en ce sens que le spectacle de désolation
donnée dernièrement par la CFD n'arrange rien
du tout aux affaires de l'opposition. Cela ne fait qu'augmenter
la méfiance des populations à l'égard
de ses leaders qui sont incapables de réaliser cette
union sacrée que " Bâtir le Togo
" appelle de ses vux et dans laquelle les ambitions
personnelles pourront céder la place à l'intérêt
national.
Non seulement ce travail préalable pour redonner confiance
au peuple n'est pas fait mais plus encore d'autres écueils
subsistent.
D'une part, il faut noter que c'est très facile de
rester dans nos bureaux et appartements en occident et d'appeler
le peuple à manifester. D'autre part, il nous faut
faire attention pour ne pas tomber dans ce genre de piège
où nos paroles ne sont pas suivies d'effets. Pour le
moment la proposition de Monsieur Olympio nous semble malheureusement
lancée ex-nihilo, ce qui est grave. En politique, il
faut éviter le donquichottisme, les coups d'épée
dans l'eau. Car cela fait perdre énormément
de crédit à la personne qui en use et qui peut
être considérée comme un " amuseur
de galerie ".
Nous avons aujourd'hui un peuple qui vit dans le plus grand
chaos jamais connu par notre pays, et cela, sur tous les plans.
La misère est terrible et les populations souffrent
énormément. De plus, ces populations savent
que le régime en place qui vit aisément sur
les maigres recettes du pays pendant que le peuple souffre
de tous les maux s'en fout éperdument des grèves
et des manifestations.
Eyadèma a bien montré depuis 1992 que les grèves
seules ne peuvent pas le faire partir du pouvoir. Ce régime
est également prêt à réprimer dans
le sang toute sorte de manifestations de rue. En ayant tout
cela à l'esprit et en faisant une analyse sommaire,
je ne sais pas à quoi pourrait aboutir ce que propose
Monsieur Olympio. A moins, bien sûr, qu'il n'ait mis
en place une stratégie d'ensemble dans laquelle les
grève, désobéissance civile et autre
boycott ne sont qu'un maillon de la chaîne. Mais cela,
je ne peux le savoir puisque je ne suis pas dans le secret
des dieux. Seul l'avenir nous le dira. J'espère seulement
que cette fois-ci, ce que dit le président de l'Union
des forces du Changement tient du sérieux.
L'EVENEMENT: Maintenant que la décision de participer
est prise par certains leaders et vu le mode de scrutin qui
est réduit à 1 tour, qu'est-ce qui explique
pour vous, les difficultés dont font preuve les principaux
leaders de l'opposition pour désigner un candidat unique
?
Me DEGLI: Un élément important semble
pouvoir expliquer cette situation. Pour avoir un candidat
unique, il ne suffit pas de se réunir pour désigner
une personne pour ses beaux yeux ou parce que celle-ci crierait
qu'elle est la mieux placée pour ce faire. Il faut
partir sur des bases solides. Elaborer un programme clair
de transition après les élections, un projet
de gouvernement concret et définir un partage des tâches
que l'on fait le serment de respecter après les élections.
C'est seulement à partir de là qu'il est possible
de penser à une candidature unique. Et dès que
ces règles sont clairement posées, même
un tirage au sort pourra permettre de désigner le candidat
derrière lequel tout le monde se rangera. C'est tout
le sens de " l'Union
Sacrée " de l'opposition à laquelle
appelle de toutes ses forces " Bâtir le Togo ".
Si cela n'est pas fait, et si des priorités ne sont
pas clairement dégagées pour savoir que faire,
comment le faire et avec qui le faire, toute tentative de
désignation d'un candidat unique n'est qu'un leurre.
Et sur ce plan, l'histoire du Togo est, hélas, éloquente.
Rappelez-vous comment les dirigeants de la Juvento dont le
célèbre Anani Santos se sont retrouvés
arbitrairement en prison après l'indépendance
après avoir cédé le pouvoir qui leur
était pourtant proposé à leurs aînés.
Plus près de nous, rappelez-vous la grosse trahison
de Joseph Kokou Koffigoh après la Conférence
Nationale et vous comprendrez la nécessité de
ce que propose notre Mouvement. Il faut définir clairement
les règles du jeu avant tout.
En dehors de ce problème, rien ne saurait expliquer,
à mon humble avis, le fait que les responsables de
partis d'opposition n'arrivent pas à se choisir un
candidat unique. Même si je sais que dans le cas des
présentes élections, cela ne servirait à
rien. La seule autre explication que je pourrai donner à
ce genre d'attitude si le principe d'une " Union Sacrée
" et d'une définition claire des règles
était admise serait alors l'incapacité absolue
pour nos hommes politiques de s'effacer pour que le peuple
triomphe. Les intérêts personnels qui sont de
loin plus forts que l'intérêt général,
notamment national. Un manque de patriotisme évident.
Il faut ajouter à cela un fort relent de personnalisation
des débats politiques qui fait que les rancunes ont
des difficultés à disparaître. Cette situation
est également à l'origine d'un manque de confiance
absolu entre les responsables de l'opposition qui craignent
des coups bas entre eux.
A ce niveau, je voudrais une fois encore rappeler ma position
personnelle sur le leadership. Le leader, pour ma modeste
personne, c'est celui qui sert de tremplin au peuple pour
aller vers la victoire, pas celui qui se sert du peuple pour
accéder à ses ambitions personnelles. Quand
on est leader, il faut savoir s'écraser pour laisser
le peuple triompher.
L'EVENEMENT: L'homme de la situation selon vous ?
Me DEGLI: Il n'y a pas pour moi d'homme de la situation.
Tous les candidats de l'opposition se valent. Ce sont tous
des Togolais, capables de gérer ce pays qu'un individu
comme Eyadèma a pu gouverner pendant tout ce temps
alors qu'il ne peut guère être considéré
comme étant le meilleur ou ayant plus d'atouts que
les autres Togolais. Dire le contraire et affirmer, comme
certains le font souvent surtout dans les milieux politiques
français, qu'il n'y a personne en face du général-président,
serait faire une injure grave à l'intelligence togolaise.
De plus, je ne crois pas à la théorie des hommes
providentiels qui nous a d'ailleurs amenés là
où nous sommes aujourd'hui.
L'EVENEMENT: Considérons la participation à
la présidentielle comme un tournant dans le combat
pacifique de tous les jours des Togolais pour évincer
la dictature. Au cas où ce combat serait perdu et que
la dictature détourne une fois de plus le suffrage
populaire, que reste-t-il à faire selon vous ? Que
préconise alors " Bâtir le Togo " ?
Me DEGLI: Vous parlez du trucage de ces élections
et du détournement de leurs résultats au conditionnel
comme si un miracle allait se produire. Ne nous mettons pas
des illets comme des chevaux. Evitons de nous voiler
la face. Les résultats de ces élections sont
déjà connus, sauf pour ceux qui croient encore
au Père Noël. Eyadèma est le vainqueur
quelles que soient les circonstances. Vous ne pensez quand
même pas qu'il va organiser un scrutin pour en donner
la victoire au peuple qu'il ignore. Alors que faut-il faire
?
Les Togolais savent depuis 1992 au moins, ce qu'il faut faire
pour changer de système politique dans notre pays.
Je voudrais simplement ajouter que lorsque vous discutez avec
quelqu'un qui dépose sur la table de négociation
une kalachnikov ou simplement un pistolet, si vous n'avez
pas au moins la possibilité d'exhiber un couteau, alors
vous ne faites pas le poids. Vous serez par conséquent
brimés, malmenés et vous n'obtiendrez des négociations
aucun résultat. Cela s'appelle dans la politique international
l'équilibre de la terreur ou des forces.
Les Togolais sont des gens très intelligents et souvent
bien réfléchis. S'ils pensent que ce qui s'est
passé jusque là et qui se passe encore aujourd'hui
en face de nous suffit à renverser un tel régime,
alors bonne chance. A défaut, il faut accepter l'évidence
et savoir que les morts que nous avons craints et que nous
craignons toujours, nous les avons déjà eus
et nous continuons de les avoir tous les jours. Le chaos que
nous fuions nous a rattrapé. Il est là malgré
nous. Nous avons perdu ce que nous voulions protéger
et nous n'avons rien gagné en retour.
L'EVENEMENT: D'aucuns pensent que l'apport de la diaspora
à la lutte sur le terrain est très limité.
Vous l'avez d'ailleurs souligné vous-mêmes lors
de l'Assemblée générale de votre mouvement.
Pourquoi cette situation et comment pensez-vous y remédier
? Les combattants sur le terrain se sentent isolés,
démunis et manquant cruellement de moyens pour leur
politique !
Me DEGLI: Il me semble qu'il faut redéfinir
les rôles. Savoir exactement ce que font ceux qui sont
à l'intérieur et ce que doit faire la diaspora.
Pour cela, il faut une stratégie d'ensemble à
mettre en place au cours d'une table ronde qui devra réunir
des délégués ou représentants
de la diaspora et de l'opposition ainsi que de la société
civile intérieure. Au cours de cette réunion,
une action doit être définie clairement ainsi
que les rôles et orientations précis. C'est seulement
de cette manière que l'action pourra être coordonnée.
A défaut, chacun ira dans son sens et on ne pourra
guère éviter la cacophonie actuelle.
Notons cependant que quelles que soient les démarches
en vue de coordonner les actions de l'extérieur avec
ce qui se passe à l'intérieur, il faut éviter
de croire que la diaspora va apporter des moyens matériels
aux chefs de partis et autres sur le terrain. Loin de là.
Personne n'est procureur de l'autre. Il s'agit pour la diaspora
de poser des actions qui vont dans le sens de l'appui à
la lutte du peuple togolais pas de financer qui que ce soit.
L'EVENEMENT: Revenons encore sur la présidentielle
en vue. Les Togolais ont besoin tout de même de l'apport
de tous leurs frères et surtout de BLT. Allez-vous
rester coi à cause de votre mot d'ordre du boycott
ou que pensez-vous faire ?
Me DEGLI: " Bâtir le Togo " ne reste
pas " coi " comme vous le dites sur les élections.
Sa position est claire. Nous rejetons ce genre de scrutin
et nous refusons de cautionner les modifications constitutionnelle
et du Code électoral de décembre 2002. Nous
demandons le boycott aux chefs de partis d'opposition et c'est
cela notre dernier mot sur lequel nous ne reviendrons guère.
Nous avons largement donné les explications sur notre
position. " Bâtir le Togo " ne fait pas des
actions politiques pour le plaisir de faire des actions. L'action
doit être empreinte de sens. Si des gens veulent aller
aux élections, ils sont libres de le faire. Mais nous,
nous ne cautionnerons nullement des mascarades.
Tout ce qui précède ne nous empêche toutefois
pas de " prévoir " l'après 1er juin
2003. Nous nous mobilisons au sein de " Bâtir le
Togo " ainsi qu'avec les bonnes volontés au sein
de la Diaspora pour une réflexion d'ensemble sur la
situation togolaise et une redéfinition des rôles
: que doit faire la société civile à
l'intérieur ? Quel doit être le rôle exact
de la Diaspora à ce stade du combat où la dictature
continue de régner ?
Il faut dire qu'un autre problème de l'opposition
togolaise et de ses militants est de se galvaniser de temps
à autre avec quelques discours créateurs d'espoir
puis de laisser s'envoler l'espoir ainsi créé.
Nous pensons qu'il nous faut prendre du recul et mieux nous
organiser pour des actions concrètes et de longue haleine.
Aussi, ce que vous pensez être un silence peut être
juste une période de réflexion. Si tout marche
bien, le moment venu, vous vous rendrez compte que loin de
rester silencieux, nous avons avancé dans beaucoup
de domaines. Je vous l'ai déjà dit : l'action
doit suivre le discours et n'a pas besoin de trop de paroles.
Cela étant, il faut qu'il soit clair une fois pour
de bon que " Bâtir le Togo " ne fera rien
pour favoriser une quelconque participation à ces mascarades
de scrutin.
L'EVENEMENT: Mathématiquement, d'aucuns pensent
que pour rien au monde, Eyadèma ne peut pas gagner.
Il ne peut que perpétrer un coup d'Etat électoral
en détournant le suffrage du peuple. Comment pensez-vous
exploiter cette situation si cela se réalise de nouveau,
au moment où toute la communauté internationale
aura les yeux braqués sur le Togo ?
Me DEGLI: Il est clair que Eyadèma ne peut
gagner aucune élection au Togo aujourd'hui tant son
régime est détesté et vomi, même
par ceux qui feignent encore de l'applaudir et de le servir.
Même si c'est un inconnu qui est présenté
contre lui, les gens ne voteront pas pour lui. Mais cela étant,
il faut des preuves de la victoire de l'opposition. Comment
pourrons-nous prouver de manière irréfutable
les fraudes, la victoire du peuple et le coup d'état
électoral dans des élections contrôlées
à 100% par le RPT et pour lesquelles aucun observateur
international ne se présentera pour la supervision
? Donnez-moi la clef de ce mystère et je vous dirai
comment exploiter le hold-up électoral que va perpétrer
Eyadèma. Il ne faut pas se leurrer. L'opposition togolaise
part à une aventure sans aucune issue possible.
L'EVENEMENT: Que craignez-vous plus pour le Togo ?
Ce que je crains personnellement, c'est que l'opposition
togolaise va légitimer la pérennisation au pouvoir
de Eyadèma. Elle est en train de travailler en alliée
objective de Eyadèma pour aider à oublier notre
pays sur le plan international. La limitation constitutionnelle
du mandat présidentiel était un des derniers
arguments de poids contre ce régime. En acceptant d'aller
aux élections après le coup d'état constitutionnel
qui a fait disparaître cette limitation de mandat et
dans les conditions actuelles, l'opposition a décidé
de jeter cet argument-massue aux poubelles. Quel autre argument
ou élément utiliser demain pour relayer les
revendications du peuple togolais auprès d'une communauté
internationale déjà fortement timide sur les
problèmes togolais et qui s'est laissée convaincre
par ceux qui lui font croire que Eyadèma est un élément
de stabilité pour la sous région et l'Afrique
entière ?
L'EVENEMENT: Quelle porte de sortie pour Eyadèma
d'autant plus que d'aucuns pensent que s'il refuse de quitter
le pouvoir c'est par appréhension à sa gestion
antérieur ?
Me DEGLI: Je pense que ceux qui croient que Eyadèma
ne veut pas quitter le pouvoir parce qu'il craint des poursuites
judiciaires se trompent largement. Eyadèma n'est simplement
pas dans la logique de quitter le pouvoir. Cet homme, comme
je le disais en 1997 dans mon ouvrage " Togo, la tragédie
africaine ", n'a rien été sans le pouvoir.
Il est devenu tout, " maître et dieu ", avec
ce pouvoir. Comment voulez-vous que l'enfant errant qui a
été envoyé à l'armée par
punition ; le demi-solde devenu président de la république
avec tous les honneurs et toutes les richesses accepte de
perdre l'essentiel ce qu'il a aujourd'hui (et de renoncer
à ce qu'il peut encore amasser) pour redevenir un simple
citoyen comme tous les autres ?
Je suis d'autant mieux placé pour affirmer cela qu'en
1992 quand j'étais au gouvernement, un texte d'amnistie
sur lequel j'avais personnellement travaillé, avait
été proposé pour que Eyadèma se
sente sécurisé avec les siens après tout
ce qu'ils avaient fait endurer au pays et à la transition,
surtout lors du coup de force du 03 décembre 1991.
Ce texte avait même été discuté
avec les représentants de la France, notamment l'ambassadeur
de ce pays. Eyadèma avait refusé ce texte car
il n'en a pas besoin. Et il avait d'ailleurs affirmé
que c'est lui qui donne l'amnistie aux autres et pas le contraire.
Alors dire que c'est la crainte des poursuites qui empêche
Eyadèma de quitter le pouvoir, c'est ne pas connaître
l'homme qui aime affirmer qu'il a pris le pouvoir dans le
sang et qu'il le rendra dans le sang. La seule porte de sortie
pour une telle personne est de l'obliger à quitter
le pouvoir ou de l'y laisser mourir.
L'EVENEMENT: Concrètement, quelle solution préconise
Bâtir le Togo pour sortir notre pays de cet engrenage
infernal ?
Me DEGLI: Face à un régime comme celui
de Eyadèma, il n'y a qu'une seule solution et tout
le monde la connaît. A défaut, il faut attendre
que Eyadèma périsse naturellement au pouvoir
et prier pour que ses progénitures ou ses proches ne
puissent pas prendre sa succession. Sinon, les Togolais sont
partis pour ne vivre que la dictature ou la royauté
Eyadèma et il faut s'y apprêter.
L'EVENEMENT: Votre mot de fin ?
Me DEGLI: Il nous faut comprendre que si nous continuons
de subir ce régime jusqu'à aujourd'hui, c'est
parce que nous avons été faibles. Faibles physiquement,
faibles mentalement, faibles psychologiquement, faibles moralement,
faibles économiquement, faibles sur tous les plans.
C'est parce que nous n'avons pas pu ou voulu comprendre le
langage de celui qui est en face de nous. Par manque de courage
ou par lâcheté ou alors par ignorance, nous avons
laissé faire.
Eyadèma et son régime ont joué et continuent
de jouer sur la peur, la faiblesse, le pacifisme et la lâcheté
des Togolais. Et tant qu'ils auront de quoi alimenter leur
jeu, ils resteront au pouvoir.
Personnellement, étant chrétien et militant
des droits de l'homme, je n'ai jamais été partisan
de la violence ni d'aucune autre manière forte. Mais
j'ai malheureusement compris quelque chose assez clairement
aujourd'hui. Si vous avez un individu qui tue des multitudes
par tous les moyens et s'il vous faut le combattre, vous devez
faire le choix entre lui et la multitude ; laisser la multitude
périr ou arrêter le bourreau. Le Togo ne me semble
pas, hélas, avoir beaucoup de solutions et les Togolais
ne doivent compter que sur eux-mêmes. Il nous appartient
de savoir faire des sacrifices nécessaires si nous
voulons libérer la " Terre de nos Aïeux ".
A chacun de prendre ses responsabilités.
Dans tous les cas, ce qui se passe aujourd'hui ne restera
pas sans conséquence sur la vie politique de notre
pays. La situation actuelle permettra nécessairement
à la vie politique togolaise de se décanter
encore plus. Tout comme la longue traversée du désert
depuis 1990 nous a permis de savoir ce qui se cache sous le
voile de la plupart de ceux qui se sont rapidement improvisés
démocrates et quelque fois même " radicaux
ou extrémistes " à l'époque de l'euphorie
collective.
Nous verrons encore une fois ce voile se lever sur ceux qui
y croient, ceux qui ont une conviction et un sens du patriotisme
et ceux qui ne sont là que pour la défense d'un
intérêt particulier. Peut est-ce la dernière
partition qui se joue devant nos yeux aujourd'hui. Chacun
doit découvrir maintenant son vrai visage. C'est à
ce titre que pour moi, l'année 2003 est pleine de signes
positifs. Que chacun prenne ses responsabilités et
que lumière soit faite sur la politique togolaise.
Alors Patriotes Togolaises et Togolais debout, luttons sans
défaillance pour vaincre ou mourir mais toujours dans
la dignité.
Que l'Eternel bénisse le Togo
" Prêt pour la Libération, la lutte
continue ".
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