Togo Batir Le Togo Africa
Interview de Me DEGLI
Président de "Bâtir Le Togo"

A l'hebdomadaire " L'EVENEMENT".
Publié
ce 21 mai 2003

L'EVENEMENT: Me Jean Yaovi DEGLI, vous êtes le Président de " Bâtir le Togo " (BLT), un mouvement qui lutte pour la " refondation " de la République togolaise au sein de la diaspora. Vous n'avez jamais manqué de prendre position sur des questions graves qui touchent notre pays. Mais depuis que l'actualité devient plus cruciale dans notre pays, on ne vous entend plus tellement : Etes-vous dépassé par les événements ? Pourquoi ce silence ?

Me DEGLI: Non nous ne sommes pas silencieux ; pas du tout. Puisque c'est seulement mi-mars dernier que nous avons sorti une déclaration suite aux problèmes qui ont consacré l'éclatement de la CFD. Depuis lors, tout ce qui se passe ne va que dans le même sens et l'actualité n'a rien donné de nouveau. Il n'y a, contrairement à votre affirmation, pas " d'actualité cruciale " dans notre pays. Nous avons contesté la volonté de certains d'aller aux élections et nous restons sur notre position puisque ce qui se passe aujourd'hui est exactement ce que nous avons dénoncé en mars dernier. Nous sommes donc loin de garder silence à " Bâtir le Togo ".
En outre, il faut que je vous précise que pour moi-même personnellement, la parole est une vertu en soi et est pleine de vertus. Par conséquent, quand on ouvre la bouche, il faut que ce soit pour quelque chose de sérieux et pas pour des balivernes ni pour le plaisir de parler. Je n'aime ni la logomachie ni le verbiage.


L'EVENEMENT: Votre position, effectivement sur l'élection présidentielle en cours au Togo est connue. Vous l'avez exprimée depuis Bruxelles dans votre récent appel que vous avez lancé au peuple Togolais : C'est de ne pas participer à cette élection au risque de légitimer le pouvoir dictatorial qui régente ce pays depuis quatre décennies. En fait, pensez-vous que la dictature qui se moque de la communauté internationale a besoin d'une quelconque légitimation d'une opposition toujours brimée ?

Me DEGLI: Vous savez, il y a deux voies pour renverser une dictature. La voie pacifique qui peut s'exprimer par les urnes et une transition pacifique dans laquelle les choses se font dans le dialogue, et la voie révolutionnaire où il n'y a rien à discuter avec la dictature qui doit simplement être renversée de la manière la plus forte. Nous avons les deux exemples au Bénin et au Kenya pour le premier, au Mali, au Nigeria, au Congo Démocratique et dans une certaine mesure à Madagascar pour le second.
La dictature togolaise, même si elle se moque de la communauté internationale, a besoin de légitimation pour que ceux des pays occidentaux qui la supportent encore puissent continuer de le faire sans trop se mettre les autres à dos. Si elle n'avait pas besoin de cette légitimation, alors pourquoi se sent-elle obligée de passer par des élections (aussi contestables soient-elles) pour se maintenir au pouvoir ? C'est justement en ce sens que l'opposition institutionnelle sur le terrain joue son jeu. Supposons que demain, comme la voie du dialogue est impossible dans le cas du drame togolais, le peuple trouve un autre moyen pour renverser cette dictature. Ne pensez-vous pas que les pays qui soutiennent cette dictature seront prompts à crier qu'il s'agit du renversement d'un ordre constitutionnel alors même que le régime Eyadèma n'en est pas un ?


L'EVENEMENT: Ne pensez-vous pas que le boycott laisserait plutôt un boulevard au régime autocratique qui n'aspire qu'à cela pour vaincre sans péril mais vaincre tout de même ?

Me DEGLI: Je comprends mal comment le boycott laisserait un " boulevard " vers la victoire de Eyadèma comme vous le dites. Est-ce que le fait de participer à ces élections empêche le régime d'avoir ce " boulevard " ? En quoi exactement le fait d'aller figurer aux côtés de Eyadèma pour donner à sa modification constitutionnelle de décembre 2002 une onction de légitimité et aux élections ainsi qu'à leurs résultats un goût de défaite réelle pour l'opposition et de succès du pouvoir va empêcher un homme dont on connaît le mépris et l'ignorance des règles de droit de continuer à faire ce qu'il veut. Et puis quand vous parlez de vaincre sans péril, pensez-vous un seul instant que le fait pour ces responsables de partis d'opposition d'aller à ces élections va empêcher Eyadèma de vaincre sans péril comme cela a toujours été le cas ? Ceux qui le pensent ont le droit de le faire parce que la liberté de penser le permet. Mais il faut honnêtement reconnaître que ceux-là sont naïfs.
D'aucuns vont même jusqu'à évoquer une politique de chaise vide lorsque nous parlons de boycotter les élections. Mais pour parler de politique de chaise vide, encore faut-il avoir des chaises pour s'asseoir. Lorsque vous êtes en face de quelqu'un qui vous oblige à vous asseoir par terre en face de lui alors que lui-même est confortablement attablé avec les siens, vous n'êtes pas considéré plus qu'un chien. C'est le chien qui reste assis par terre en face de son maître. C'est malheureusement le sort que Eyadèma fait à l'opposition togolaise à travers son attitude. Il n'y a donc pas de chaise pour l'opposition parler de politique de chaise vide. Il faut se rendre à cette évidence.


L'EVENEMENT: Les participationnistes pensent que c'est le boycott qui a permis au RPT de disposer d'une majorité lui permettant de tripatouiller les lois de la République pour programmer la réélection du monarque Eyadèma et d'exclure d'autres vainqueurs potentiels à l'instar de Gilchrist Olympio. Pour cela, participer permettra de recréer la tension autrement en vue de la " remobilisation " du peuple à la Malgache. Qu'en pensez-vous ?

Me DEGLI: Les législatives étant déjà passées, c'est très facile de leur faire porter le poids ou le chapeau de n'importe quelles supputations et conjectures. Même si l'opposition était partie à ces législatives, vu les conditions dans lesquelles elles ont été organisées, rien ne nous garantit que Eyadèma n'aurait pas eu la majorité nécessaire à la modification constitutionnelle qu'il a engagée après. Cela aurait d'ailleurs été plus grave car cette modification constitutionnelle serait alors intervenue dans le cadre d'un parlement qui apparaîtrait comme représentative et donc légitime.
Mais peut-être aussi que votre affirmation aurait pu être vérifiée dans le cadre de ces législatives. Toutefois, dans le cadre des présidentielles, je ne vois pas exactement quels résultats les partis politiques participants entendent recueillir.
Personnellement, je ne crois guère à une quelconque levée de tension après ces élections. Je pense que c'est une justification qui tient de Vaudeville et je serai surpris de voir le contraire se produire demain. En plus, une levée de tension ne s'improvise pas. Elle se prépare. Et je ne pense malheureusement pas que " nos candidats de l'opposition " à ces élections ont préparé quoi que ce soit.


L'EVENEMENT: Comment avez-vous accueilli l'exclusion du Leader de l'Union des forces de changement (UFC)? Pour vous qu'est-ce qui explique cet acharnement du pouvoir contre Gilchrist Olympio ?

Me DEGLI: Le chef de l'Union des Forces du Changement savait très bien qu'il serait exclu de ces élections. Il a cependant voulu se présenter à des élections dont il avait fortement dénoncé l'organisation et après avoir contesté la volonté des autres membres de la CFD de chercher à y participer en envoyant des membres à la Commission électorale chargée d'organiser ces élections. Chacun est responsable de ses actes. Pour " Bâtir le Togo ", le rejet de la candidature de Gilchrist Olympio est un non-événement puisque c'était une évidence avant même que l'intéressé ne fasse le voyage de Lomé.
Personnellement, et c'est également la position de " Bâtir le Togo ", je m'oppose farouchement à toute politique qui veut que l'on soutienne une chose et son contraire tout en ayant bonne conscience. Le peuple togolais a été assez trompé par le régime en place. Si nous ne sommes pas en mesure de lui dire un minimum de vérité et de l'éclairer aujourd'hui, alors nous sommes aussi criminels que ceux qui l'ont mené au chaos.
La seule chose que je regrette aujourd'hui, c'est qu'en se portant candidat malgré tout ce qu'il avait affirmé lui-même et toutes les belles analyses qu'il avait faites sur le caractère déplacé et aberrant de ce processus, Monsieur OLYMPIO qui est un opposant togolais respecté a définitivement donné l'impression à la communauté internationale que l'opposition a accepté les règles du jeu et notamment les modifications constitutionnelle et de la loi électorale par Eyadèma. La politique doit être faite aujourd'hui d'actes mûrement réfléchis sur le plan de leurs conséquences et cesser d'être pour nous un jeu d'improvisations. Le monde entier nous regarde et ceux qui soutiennent Eyadèma n'ont jamais arrêté de traiter les opposants togolais d'irresponsables. Evitons d'apporter de l'eau à leur moulin.


L'EVENEMENT: Ne risque-t-on pas de faire de lui un martyr et créer au sein de ses nombreux partisans un sentiment de frustration pouvant conduire à un scénario à l'Ivoirienne ?

Me DEGLI: Je pense que vous allez trop vite en besogne là. Ce n'est pas la première fois que Monsieur Olympio est écarté des élections au Togo. Rappelez-vous 1993 quand il avait été écarté et qu'il avait appelé ensuite à boycotter les élections, obligeant le candidat de l'opposition (COD 2) d'alors, à se retirer. Il était alors soutenu par le candidat Agboyibor. Lorsque j'ai entendu la fois dernière les protestations du candidat Yaovi Agboyibor sur les ondes de RFI après le rejet de la candidature de Monsieur Olympio, j'ai immédiatement pensé au scénario de 1993 dans laquelle la volonté d'en découdre et de règlement de compte au sein de l'opposition avait été malheureusement plus grande que l'intérêt du peuple togolais. Cela m'a fait une fois encore très mal au cœur.
Quant au scénario ivoirien, il n'a pas forcément besoin de martyr pour se réaliser. Et pour mettre en œuvre un tel scénario, il faut le préparer à l'avance avec des gens courageux et déterminés qui cherchent et trouvent les moyens de leur politique. Je ne crois pas que tel soit le cas de Monsieur Olympio ou de ses partisans aujourd'hui.


L'EVENEMENT: Désobéissance civile, grève, boycott, … telle est la réaction momentanée de Gilchrist Olympio à l'endroit de la population. Pensez-vous que de pareils mots d'ordre peuvent être suivis quand on sait qu'une charte de plomb s'abat sur la population qui est confinée dans un climat de terreur engendrant une phobie et une peur justifiée auprès d'elle ?

Me DEGLI: Hier, notamment après le vol de la victoire du peuple togolais en 1998, Monsieur Olympio parlait de guérilla politique. Depuis un certain temps, il parle de désobéissance civile, de grève, de boycott. D'abord, à qui parle-t-il exactement ? Ensuite qu'a-t-il mis en œuvre pour qu'une telle organisation se fasse. Enfin, sur quoi doit-elle déboucher si d'aventure cette initiative s'organisait ?
Il n'est pas inutile de rappeler à ce stade du débat que le peuple a perdu confiance en ses leaders. Rappelez-vous l'enthousiasme avec lequel nos populations des villes et des campagnes avaient suivi les appels à la grève et aux manifestations lancées par l'opposition en 1991 et 1992. Sur quoi ces appels ont-ils débouchés en dehors du lourd tribut qu'a payé le peuple en perdant qui ses biens, qui son emploi, qui ses proches ou sa propre vie pendant que les responsables de l'opposition donnaient l'image désolante d'une maison divisée contre elle-même ? Aujourd'hui, personne n'est prêt à refaire le même sacrifice s'il n'est sûr que cela pourra déboucher sur quelque chose. C'est lorsque les Togolais seront sûrs que ces sacrifices ne seront pas une nouvelle fois vains qu'ils pourront se mobiliser de nouveau. Et c'est en ce sens que le spectacle de désolation donnée dernièrement par la CFD n'arrange rien du tout aux affaires de l'opposition. Cela ne fait qu'augmenter la méfiance des populations à l'égard de ses leaders qui sont incapables de réaliser cette union sacrée que " Bâtir le Togo " appelle de ses vœux et dans laquelle les ambitions personnelles pourront céder la place à l'intérêt national.
Non seulement ce travail préalable pour redonner confiance au peuple n'est pas fait mais plus encore d'autres écueils subsistent.
D'une part, il faut noter que c'est très facile de rester dans nos bureaux et appartements en occident et d'appeler le peuple à manifester. D'autre part, il nous faut faire attention pour ne pas tomber dans ce genre de piège où nos paroles ne sont pas suivies d'effets. Pour le moment la proposition de Monsieur Olympio nous semble malheureusement lancée ex-nihilo, ce qui est grave. En politique, il faut éviter le donquichottisme, les coups d'épée dans l'eau. Car cela fait perdre énormément de crédit à la personne qui en use et qui peut être considérée comme un " amuseur de galerie ".
Nous avons aujourd'hui un peuple qui vit dans le plus grand chaos jamais connu par notre pays, et cela, sur tous les plans. La misère est terrible et les populations souffrent énormément. De plus, ces populations savent que le régime en place qui vit aisément sur les maigres recettes du pays pendant que le peuple souffre de tous les maux s'en fout éperdument des grèves et des manifestations.
Eyadèma a bien montré depuis 1992 que les grèves seules ne peuvent pas le faire partir du pouvoir. Ce régime est également prêt à réprimer dans le sang toute sorte de manifestations de rue. En ayant tout cela à l'esprit et en faisant une analyse sommaire, je ne sais pas à quoi pourrait aboutir ce que propose Monsieur Olympio. A moins, bien sûr, qu'il n'ait mis en place une stratégie d'ensemble dans laquelle les grève, désobéissance civile et autre boycott ne sont qu'un maillon de la chaîne. Mais cela, je ne peux le savoir puisque je ne suis pas dans le secret des dieux. Seul l'avenir nous le dira. J'espère seulement que cette fois-ci, ce que dit le président de l'Union des forces du Changement tient du sérieux.


L'EVENEMENT: Maintenant que la décision de participer est prise par certains leaders et vu le mode de scrutin qui est réduit à 1 tour, qu'est-ce qui explique pour vous, les difficultés dont font preuve les principaux leaders de l'opposition pour désigner un candidat unique ?

Me DEGLI: Un élément important semble pouvoir expliquer cette situation. Pour avoir un candidat unique, il ne suffit pas de se réunir pour désigner une personne pour ses beaux yeux ou parce que celle-ci crierait qu'elle est la mieux placée pour ce faire. Il faut partir sur des bases solides. Elaborer un programme clair de transition après les élections, un projet de gouvernement concret et définir un partage des tâches que l'on fait le serment de respecter après les élections. C'est seulement à partir de là qu'il est possible de penser à une candidature unique. Et dès que ces règles sont clairement posées, même un tirage au sort pourra permettre de désigner le candidat derrière lequel tout le monde se rangera. C'est tout le sens de " l'Union Sacrée " de l'opposition à laquelle appelle de toutes ses forces " Bâtir le Togo ". Si cela n'est pas fait, et si des priorités ne sont pas clairement dégagées pour savoir que faire, comment le faire et avec qui le faire, toute tentative de désignation d'un candidat unique n'est qu'un leurre. Et sur ce plan, l'histoire du Togo est, hélas, éloquente. Rappelez-vous comment les dirigeants de la Juvento dont le célèbre Anani Santos se sont retrouvés arbitrairement en prison après l'indépendance après avoir cédé le pouvoir qui leur était pourtant proposé à leurs aînés. Plus près de nous, rappelez-vous la grosse trahison de Joseph Kokou Koffigoh après la Conférence Nationale et vous comprendrez la nécessité de ce que propose notre Mouvement. Il faut définir clairement les règles du jeu avant tout.

En dehors de ce problème, rien ne saurait expliquer, à mon humble avis, le fait que les responsables de partis d'opposition n'arrivent pas à se choisir un candidat unique. Même si je sais que dans le cas des présentes élections, cela ne servirait à rien. La seule autre explication que je pourrai donner à ce genre d'attitude si le principe d'une " Union Sacrée " et d'une définition claire des règles était admise serait alors l'incapacité absolue pour nos hommes politiques de s'effacer pour que le peuple triomphe. Les intérêts personnels qui sont de loin plus forts que l'intérêt général, notamment national. Un manque de patriotisme évident. Il faut ajouter à cela un fort relent de personnalisation des débats politiques qui fait que les rancunes ont des difficultés à disparaître. Cette situation est également à l'origine d'un manque de confiance absolu entre les responsables de l'opposition qui craignent des coups bas entre eux.
A ce niveau, je voudrais une fois encore rappeler ma position personnelle sur le leadership. Le leader, pour ma modeste personne, c'est celui qui sert de tremplin au peuple pour aller vers la victoire, pas celui qui se sert du peuple pour accéder à ses ambitions personnelles. Quand on est leader, il faut savoir s'écraser pour laisser le peuple triompher.


L'EVENEMENT: L'homme de la situation selon vous ?

Me DEGLI: Il n'y a pas pour moi d'homme de la situation. Tous les candidats de l'opposition se valent. Ce sont tous des Togolais, capables de gérer ce pays qu'un individu comme Eyadèma a pu gouverner pendant tout ce temps alors qu'il ne peut guère être considéré comme étant le meilleur ou ayant plus d'atouts que les autres Togolais. Dire le contraire et affirmer, comme certains le font souvent surtout dans les milieux politiques français, qu'il n'y a personne en face du général-président, serait faire une injure grave à l'intelligence togolaise.
De plus, je ne crois pas à la théorie des hommes providentiels qui nous a d'ailleurs amenés là où nous sommes aujourd'hui.


L'EVENEMENT: Considérons la participation à la présidentielle comme un tournant dans le combat pacifique de tous les jours des Togolais pour évincer la dictature. Au cas où ce combat serait perdu et que la dictature détourne une fois de plus le suffrage populaire, que reste-t-il à faire selon vous ? Que préconise alors " Bâtir le Togo " ?

Me DEGLI: Vous parlez du trucage de ces élections et du détournement de leurs résultats au conditionnel comme si un miracle allait se produire. Ne nous mettons pas des œillets comme des chevaux. Evitons de nous voiler la face. Les résultats de ces élections sont déjà connus, sauf pour ceux qui croient encore au Père Noël. Eyadèma est le vainqueur quelles que soient les circonstances. Vous ne pensez quand même pas qu'il va organiser un scrutin pour en donner la victoire au peuple qu'il ignore. Alors que faut-il faire ?
Les Togolais savent depuis 1992 au moins, ce qu'il faut faire pour changer de système politique dans notre pays. Je voudrais simplement ajouter que lorsque vous discutez avec quelqu'un qui dépose sur la table de négociation une kalachnikov ou simplement un pistolet, si vous n'avez pas au moins la possibilité d'exhiber un couteau, alors vous ne faites pas le poids. Vous serez par conséquent brimés, malmenés et vous n'obtiendrez des négociations aucun résultat. Cela s'appelle dans la politique international l'équilibre de la terreur ou des forces.
Les Togolais sont des gens très intelligents et souvent bien réfléchis. S'ils pensent que ce qui s'est passé jusque là et qui se passe encore aujourd'hui en face de nous suffit à renverser un tel régime, alors bonne chance. A défaut, il faut accepter l'évidence et savoir que les morts que nous avons craints et que nous craignons toujours, nous les avons déjà eus et nous continuons de les avoir tous les jours. Le chaos que nous fuions nous a rattrapé. Il est là malgré nous. Nous avons perdu ce que nous voulions protéger et nous n'avons rien gagné en retour.


L'EVENEMENT: D'aucuns pensent que l'apport de la diaspora à la lutte sur le terrain est très limité. Vous l'avez d'ailleurs souligné vous-mêmes lors de l'Assemblée générale de votre mouvement. Pourquoi cette situation et comment pensez-vous y remédier ? Les combattants sur le terrain se sentent isolés, démunis et manquant cruellement de moyens pour leur politique !

Me DEGLI: Il me semble qu'il faut redéfinir les rôles. Savoir exactement ce que font ceux qui sont à l'intérieur et ce que doit faire la diaspora. Pour cela, il faut une stratégie d'ensemble à mettre en place au cours d'une table ronde qui devra réunir des délégués ou représentants de la diaspora et de l'opposition ainsi que de la société civile intérieure. Au cours de cette réunion, une action doit être définie clairement ainsi que les rôles et orientations précis. C'est seulement de cette manière que l'action pourra être coordonnée. A défaut, chacun ira dans son sens et on ne pourra guère éviter la cacophonie actuelle.
Notons cependant que quelles que soient les démarches en vue de coordonner les actions de l'extérieur avec ce qui se passe à l'intérieur, il faut éviter de croire que la diaspora va apporter des moyens matériels aux chefs de partis et autres sur le terrain. Loin de là. Personne n'est procureur de l'autre. Il s'agit pour la diaspora de poser des actions qui vont dans le sens de l'appui à la lutte du peuple togolais pas de financer qui que ce soit.

L'EVENEMENT: Revenons encore sur la présidentielle en vue. Les Togolais ont besoin tout de même de l'apport de tous leurs frères et surtout de BLT. Allez-vous rester coi à cause de votre mot d'ordre du boycott ou que pensez-vous faire ?

Me DEGLI: " Bâtir le Togo " ne reste pas " coi " comme vous le dites sur les élections. Sa position est claire. Nous rejetons ce genre de scrutin et nous refusons de cautionner les modifications constitutionnelle et du Code électoral de décembre 2002. Nous demandons le boycott aux chefs de partis d'opposition et c'est cela notre dernier mot sur lequel nous ne reviendrons guère. Nous avons largement donné les explications sur notre position. " Bâtir le Togo " ne fait pas des actions politiques pour le plaisir de faire des actions. L'action doit être empreinte de sens. Si des gens veulent aller aux élections, ils sont libres de le faire. Mais nous, nous ne cautionnerons nullement des mascarades.

Tout ce qui précède ne nous empêche toutefois pas de " prévoir " l'après 1er juin 2003. Nous nous mobilisons au sein de " Bâtir le Togo " ainsi qu'avec les bonnes volontés au sein de la Diaspora pour une réflexion d'ensemble sur la situation togolaise et une redéfinition des rôles : que doit faire la société civile à l'intérieur ? Quel doit être le rôle exact de la Diaspora à ce stade du combat où la dictature continue de régner ?

Il faut dire qu'un autre problème de l'opposition togolaise et de ses militants est de se galvaniser de temps à autre avec quelques discours créateurs d'espoir puis de laisser s'envoler l'espoir ainsi créé. Nous pensons qu'il nous faut prendre du recul et mieux nous organiser pour des actions concrètes et de longue haleine. Aussi, ce que vous pensez être un silence peut être juste une période de réflexion. Si tout marche bien, le moment venu, vous vous rendrez compte que loin de rester silencieux, nous avons avancé dans beaucoup de domaines. Je vous l'ai déjà dit : l'action doit suivre le discours et n'a pas besoin de trop de paroles.
Cela étant, il faut qu'il soit clair une fois pour de bon que " Bâtir le Togo " ne fera rien pour favoriser une quelconque participation à ces mascarades de scrutin.


L'EVENEMENT: Mathématiquement, d'aucuns pensent que pour rien au monde, Eyadèma ne peut pas gagner. Il ne peut que perpétrer un coup d'Etat électoral en détournant le suffrage du peuple. Comment pensez-vous exploiter cette situation si cela se réalise de nouveau, au moment où toute la communauté internationale aura les yeux braqués sur le Togo ?

Me DEGLI: Il est clair que Eyadèma ne peut gagner aucune élection au Togo aujourd'hui tant son régime est détesté et vomi, même par ceux qui feignent encore de l'applaudir et de le servir. Même si c'est un inconnu qui est présenté contre lui, les gens ne voteront pas pour lui. Mais cela étant, il faut des preuves de la victoire de l'opposition. Comment pourrons-nous prouver de manière irréfutable les fraudes, la victoire du peuple et le coup d'état électoral dans des élections contrôlées à 100% par le RPT et pour lesquelles aucun observateur international ne se présentera pour la supervision ? Donnez-moi la clef de ce mystère et je vous dirai comment exploiter le hold-up électoral que va perpétrer Eyadèma. Il ne faut pas se leurrer. L'opposition togolaise part à une aventure sans aucune issue possible.


L'EVENEMENT: Que craignez-vous plus pour le Togo ?

Ce que je crains personnellement, c'est que l'opposition togolaise va légitimer la pérennisation au pouvoir de Eyadèma. Elle est en train de travailler en alliée objective de Eyadèma pour aider à oublier notre pays sur le plan international. La limitation constitutionnelle du mandat présidentiel était un des derniers arguments de poids contre ce régime. En acceptant d'aller aux élections après le coup d'état constitutionnel qui a fait disparaître cette limitation de mandat et dans les conditions actuelles, l'opposition a décidé de jeter cet argument-massue aux poubelles. Quel autre argument ou élément utiliser demain pour relayer les revendications du peuple togolais auprès d'une communauté internationale déjà fortement timide sur les problèmes togolais et qui s'est laissée convaincre par ceux qui lui font croire que Eyadèma est un élément de stabilité pour la sous région et l'Afrique entière ?


L'EVENEMENT: Quelle porte de sortie pour Eyadèma d'autant plus que d'aucuns pensent que s'il refuse de quitter le pouvoir c'est par appréhension à sa gestion antérieur ?

Me DEGLI: Je pense que ceux qui croient que Eyadèma ne veut pas quitter le pouvoir parce qu'il craint des poursuites judiciaires se trompent largement. Eyadèma n'est simplement pas dans la logique de quitter le pouvoir. Cet homme, comme je le disais en 1997 dans mon ouvrage " Togo, la tragédie africaine ", n'a rien été sans le pouvoir. Il est devenu tout, " maître et dieu ", avec ce pouvoir. Comment voulez-vous que l'enfant errant qui a été envoyé à l'armée par punition ; le demi-solde devenu président de la république avec tous les honneurs et toutes les richesses accepte de perdre l'essentiel ce qu'il a aujourd'hui (et de renoncer à ce qu'il peut encore amasser) pour redevenir un simple citoyen comme tous les autres ?

Je suis d'autant mieux placé pour affirmer cela qu'en 1992 quand j'étais au gouvernement, un texte d'amnistie sur lequel j'avais personnellement travaillé, avait été proposé pour que Eyadèma se sente sécurisé avec les siens après tout ce qu'ils avaient fait endurer au pays et à la transition, surtout lors du coup de force du 03 décembre 1991. Ce texte avait même été discuté avec les représentants de la France, notamment l'ambassadeur de ce pays. Eyadèma avait refusé ce texte car il n'en a pas besoin. Et il avait d'ailleurs affirmé que c'est lui qui donne l'amnistie aux autres et pas le contraire. Alors dire que c'est la crainte des poursuites qui empêche Eyadèma de quitter le pouvoir, c'est ne pas connaître l'homme qui aime affirmer qu'il a pris le pouvoir dans le sang et qu'il le rendra dans le sang. La seule porte de sortie pour une telle personne est de l'obliger à quitter le pouvoir ou de l'y laisser mourir.


L'EVENEMENT: Concrètement, quelle solution préconise Bâtir le Togo pour sortir notre pays de cet engrenage infernal ?

Me DEGLI: Face à un régime comme celui de Eyadèma, il n'y a qu'une seule solution et tout le monde la connaît. A défaut, il faut attendre que Eyadèma périsse naturellement au pouvoir et prier pour que ses progénitures ou ses proches ne puissent pas prendre sa succession. Sinon, les Togolais sont partis pour ne vivre que la dictature ou la royauté Eyadèma et il faut s'y apprêter.


L'EVENEMENT: Votre mot de fin ?

Me DEGLI: Il nous faut comprendre que si nous continuons de subir ce régime jusqu'à aujourd'hui, c'est parce que nous avons été faibles. Faibles physiquement, faibles mentalement, faibles psychologiquement, faibles moralement, faibles économiquement, faibles sur tous les plans. C'est parce que nous n'avons pas pu ou voulu comprendre le langage de celui qui est en face de nous. Par manque de courage ou par lâcheté ou alors par ignorance, nous avons laissé faire.
Eyadèma et son régime ont joué et continuent de jouer sur la peur, la faiblesse, le pacifisme et la lâcheté des Togolais. Et tant qu'ils auront de quoi alimenter leur jeu, ils resteront au pouvoir.
Personnellement, étant chrétien et militant des droits de l'homme, je n'ai jamais été partisan de la violence ni d'aucune autre manière forte. Mais j'ai malheureusement compris quelque chose assez clairement aujourd'hui. Si vous avez un individu qui tue des multitudes par tous les moyens et s'il vous faut le combattre, vous devez faire le choix entre lui et la multitude ; laisser la multitude périr ou arrêter le bourreau. Le Togo ne me semble pas, hélas, avoir beaucoup de solutions et les Togolais ne doivent compter que sur eux-mêmes. Il nous appartient de savoir faire des sacrifices nécessaires si nous voulons libérer la " Terre de nos Aïeux ". A chacun de prendre ses responsabilités.
Dans tous les cas, ce qui se passe aujourd'hui ne restera pas sans conséquence sur la vie politique de notre pays. La situation actuelle permettra nécessairement à la vie politique togolaise de se décanter encore plus. Tout comme la longue traversée du désert depuis 1990 nous a permis de savoir ce qui se cache sous le voile de la plupart de ceux qui se sont rapidement improvisés démocrates et quelque fois même " radicaux ou extrémistes " à l'époque de l'euphorie collective.
Nous verrons encore une fois ce voile se lever sur ceux qui y croient, ceux qui ont une conviction et un sens du patriotisme et ceux qui ne sont là que pour la défense d'un intérêt particulier. Peut est-ce la dernière partition qui se joue devant nos yeux aujourd'hui. Chacun doit découvrir maintenant son vrai visage. C'est à ce titre que pour moi, l'année 2003 est pleine de signes positifs. Que chacun prenne ses responsabilités et que lumière soit faite sur la politique togolaise.
Alors Patriotes Togolaises et Togolais debout, luttons sans défaillance pour vaincre ou mourir mais toujours dans la dignité.

Que l'Eternel bénisse le Togo

" Prêt pour la Libération, la lutte continue ".

 

 

 

 

 

 

 
 
 

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