QUE PENSER DU "
SILENCE " D'EDEM KODJO ?
Depuis le décès subit du dictateur Eyadema,
on assiste à une quasi unanimité quant à
la condamnation du coup d'état qui a aussitôt
suivi sa disparition.
Tous ont porté haut leur indignation. Dès
les premières heures du coup de force militaire puis
constitutionnel portant l'un des fils Gnassingbé,
Faure, à la tête du pays, l'adversaire historique
du père, Gilchrist Olympio a annoncé les couleurs
en marquant une fois de plus son refus ferme et catégorique
de cautionner l'énième pied de nez que le
clan Eyadema a adressé au peuple togolais. Et fort
de ses convictions, il a appelé à un soulèvement
populaire. Ses pairs quant à eux ont joint le geste
à la parole en descendant dans la rue. En effet,
MM. Agboyibor et Gnininvi respectivement leaders du CAR
et de la CDPA ont de concert avec d'autres partis dont l'UFC,
bravé l'interdiction de manifester des puschistes
en se mêlant aux mouvements de protestation de la
population. Ils attestent tous ainsi leur rejet de toute
compromission avec le pouvoir illégitime. Tous? Pas
sûr. M. Edem Kodjo, " patron " de la CPP
affiche en l'occurrence une attitude difficilement compréhensible
voire équivoque... Après son silence, Edem
Kodjo déclare être satisfait de la démission
de Faure Gnassingbé.
Eyadema Gnassingbe est mort. Faure Essozimna Gnassingbe
lui succède. A la hussarde. Et Edem Kodjo se tait
!
Rien de bien curieux, avancent les détracteurs de
l'ancien Premier ministre qui suggèrent qu'il s'agit-là
d'une preuve supplémentaire de la caution souvent
apportée par M. Kodjo au régime du feu président.
D'autres assènent glamour que ce silence s'inscrit
dans le prolongement de l'affection que M. Kodjo témoigne
au clan Gnassingbe ! D'autres encore opposent seulement
le mépris au silence de l'énarque de la CPP
car ils le confinent à une quantité politique
négligeable au regard notamment du score obtenu par
ce dernier aux élections présidentielles de
2003. Et d'autres, enfin, de constater qu'à l'instar
de la France Elyséenne Edem Kodjo a moins à
gagner en cas de changement décisif de régime
au Togo.
Bien évidemment, par contre, les partisans de l'ancien
secrétaire général de l'organisation
de l'unité africaine, actuellement Union Africaine,
estiment, la main sur le cur, que leur leader ne croit
plus aux vertus des condamnations vigoureuses lancées
à brûle-pourpoint. Connaissant mieux que quiconque
la nature réelle du régime de Lomé
2, il ne s'agirait que de vaines incantations ébouriffant
à peine la susceptibilité des tenants de l'ordre
actuel qui sévit au Togo. Poussant plus loin la prospection,
on s'entend répondre de façon presque puérile
qu'il a été pris de court par la célérité
des récents événements. S'estimant
plus cérébrale, une certaine frange des militants
de la Convention se demande pourquoi jeter aux orties le
nom et la réputation de ceux qu'on risque de retrouver
en face de soi dans le cadre de probables négociations
politiques. Et d'ailleurs, concluent-ils, " il est
préférable d'éviter de se mêler
à la confusion générale observée
sur le terrain des opérations. Voir un Harry Olympio,
personnage à la réputation plus que douteuse
(c'est un doux euphémisme !) descendre dans la rue
et crier au hold-up constitutionnel alors même qu'il
était partie prenante du coup d'état permanent
dont Gnassingbe père avait été, avec
brio, le maître d'uvre et que Faure se contente
tant bien que mal de perpétuer. "
L'autre explication plausible
Ces diverses tentatives d'explication du lourd silence
quant à une condamnation définitive et ferme
du coup d'état amorcé dès samedi 05
février 2005 ne sont pas infaillibles face à
une analyse expurgée de toute passion. A mon sens,
la cupidité ou un goût immodéré
pour la traîtrise me semblent des motifs assez hasardeux
et extraordinairement ténus pour comprendre ce que
d'aucuns désignent depuis quelques temps comme la
volte-face assumée de M. Kodjo. La volte-face en
question renvoie notamment aux 22 engagements du gouvernement
togolais négociés et obtenus à Bruxelles
essentiellement grâce à l'entregent de l'ancien
Premier ministre. Faut-il rappeler que lesdits engagements
s'inscrivent dans le processus de reprise de la coopération
de l'Union européenne avec le Togo. Une coopération
suspendue depuis douze (12) ans.
En outre, on ne peut être complètement rétif
à l'opinion selon laquelle M. Kodjo était
instruit de la gravité de l'état de santé
du président Eyadema. Une telle information, si elle
est avérée, jetterait une lumière inédite
sur les agissements d'Edem Kodjo depuis ces douze (12) derniers
mois.
En réalité, le scepticisme affiché
face aux arguments qui motivent les accusations qui sourdent
contre M. Kodjo s'explique par une tout autre interprétation
de l'attitude du leader de la CPP. Par son apparent "
ni condamnation, ni soutien ostentatoire " Edem Kodjo
voudrait apparaître comme l'Homme du consensus. Un
semblant de personnage charnière entre d'une part,
l'armée et le Rassemblement du Peuple Togolais, belliqueux,
méfiants voire paranoïaques et d'autre part,
une classe politique d'opposition toujours prompte à
croire au miracle. Cet aspect des choses est intéressant
à relever dans la mesure où la situation évolue
d'heure en heure.
Quelle suite envisagée à la situation
actuelle ?
Nul n'a besoin de faire sciences po. pour comprendre que
le pays est en phase de blocage juridique et constitutionnel.
Et il n'est pas difficile de comprendre que le statu quo
ante n'a pas été obtenu. La représentation
nationale n'a opéré qu'un retour apparent
à la case départ. La dernière révision
constitutionnelle en date s'analyse comme une violation
(une de plus !) de l'esprit du texte fondamental dont le
peuple togolais s'était doté en 1992.
La détermination du dauphin investi.
Les actes et propos de M. Faure Gnassingbe ne laissent augurer
une renonciation définitive de sa part au fauteuil
présidentiel. Au contraire, il figure tous les tics
et manières qui confortent l'appréhension
générale du " j'y suis, j'y reste ! "
Pire encore, son premier discours à la nation (c'est
dire l'ambition de la bête) recèle tous les
ingrédients d'une adresse démagogique où
l'imprécision des promesses flirte avec d'incessantes
références au passé récent du
pays. En d'autres termes, un programme très encourageant
et édifiant sur la suite à attendre des événements!
Les mouvements de rue
38 ans de règne sans partage du clan Gnassingbe attestent,
s'il en est besoin, le faible écho que les mouvements
sociaux provoquent du côté de Lomé 2
et des camps militaires disséminés sur le
territoire national. Eternel parent pauvre de la vie publique
du pays, les Togolais se voient hypothéquer depuis
une quinzaine d'années l'expression de leur choix
politique. Soit leur volonté d'en découdre
avec le régime de feu Eyadema par les urnes est étouffée,
soit les marchandages politiciens aboutissent à leur
voler la victoire électorale ; le tout orchestré
sur le rythme sinistre des bruits de bottes. De ce côté-ci,
il ne faut pas attendre grand-chose, à moins de mettre
effectivement en pratique le devoir de violence tant prôné
par Comi Toulabor. Mais on n'en pas encore là !
Les pressions internationales
A défaut de recourir à la force armée
comme le laissent entendre certains faucons de la Communauté
économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (hypothèse
alléchante mais très improbable en l'état
actuel des données géopolitiques internationales
et sous régionales) l'action concertée de
la Cedeao et de l'Union Africaine devrait déboucher
a maxima sur l'acceptation par M. Faure Gnassingbe et ses
militaires d'une solution intermédiaire. Cette troisième
voie consisterait à ouvrir une transition sous la
houlette d'un exécutif animé conjointement
M. Gnassingbe, président de la république
de fait et un gouvernement ad hoc ayant pour unique mission
d'organiser des élections générales
transparentes et sans exclusives. M. Gnassingbe démissionnaire
à qui latitude sera donnée de faire acte de
candidature. (La problématique de ces élections
fait l'objet d'un autre article.)
Edem Kodjo, l'ultime recours
des militaires ?
Présenté sous cet angle, l'interrogation
semble trop abrupte voire infamante pour l'intéressé.
Pourtant ce n'est pas le but de notre propos. Objectivement,
sur le plan interne et dans la sous région ouest
africaine, M. Edem Kodjo semble répondre au profil-type
pour une sortie de crise pas trop heurtée.
A l'interne
De la part de ses pairs des forces démocratiques,
on ne devra pas s'attendre à une effusion de bons
sentiments. Pure illusion de l'esprit que de le croire un
instant. Il faut plutôt craindre une levée
de boucliers, de vives protestations. Soit. Mais ils préféreront
certainement un Edem Kodjo à une perpétuation,
en l'état, de la dynastie Eyadema au pouvoir, ou
encore à un cacique pur et dur du RPT. Et puis, malgré
tout, il ne devrait assurer qu'une période transitoire
devant déboucher sur une alternance politique au
sommet de l'Etat.
Quant aux militaires et Rptistes assimilés, ils ne
devraient pas faire de vagues. On se rappelle que lors de
son passage à la tête du gouvernement de 1994
à 1996, M. Kodjo n'a essuyé aucun acte de
défiance de la part des Forces armées togolaises.
Loin s'en faut ! La hiérarchie militaire est consciente
du fait que ce n'est pas le président de la CPP qui
déclencherait une chasse aux sorcières. D'ailleurs,
la mission d'une équipe gouvernementale qui, à
l'occasion, il aurait à diriger, se réduirait
à l'organisation de scrutins généraux.
C'est un choix possible pour les leaders de la Cedeao
L'habileté de M. Kodjo à nouer des amitiés
utiles notamment sur la scène africaine n'est plus
à démontrer. A ce propos, il connaît
personnellement nombre de chefs d'Etat de la sous région
parmi lesquels on peut citer MM. Gbagbo de la Côte
d'Ivoire et Wade du Sénégal. Il est aussi
connu pour être un proche du président nigérian
Olunsegun Obasanjo. L'homme fort d'Abuja, on le sait, tient
un rôle déterminant dans la recherche d'une
issue à l'impasse politique créée à
Lomé.
La combinaison de ces divers paramètres milite en
faveur de la pertinence de notre théorie qui soutient
que Kodjo ne dit mot parce que Kodjo veut incarner le dernier
mot !
Aujourd'hui, il sort de son mutisme et, ce n'est point parce
qu'il y a la perspective des élections.
Josélito Kodjo Missodey