Togo Batir Le Togo Africa


par Kodjo Missodey, Juriste - Bruxelles, Novembre 2003


S'il est une crise politique et sociale qui mobilise les plumes de tous bords, c'est bien la tragédie que vivent les populations togolaises depuis environ une quarantaine d'années. Les réflexions sur le sujet foisonnent à un rythme tellement effréné qu'on eût parlé " d'inflation (1) rédactionnelle ". Comme le suggérait un communiqué de la CPP (2 ) (Convergence Patriotique Panafricaine), la situation togolaise aurait pu prêter à sourire si ce n'était le drame dont elle était porteuse. En effet, l'urgence qu'impose la résolution de cette crise, semble-t-il, explique la batterie de solutions proposées par les hommes et les femmes de bonne volonté. Et pourtant, il apparaît clairement aujourd'hui que loin de cautériser la plaie béante représentée par la fracture (3) sociale et politique, les différents remèdes appliqués au mal togolais, au mieux entretiennent un statu quo, au pire rendent encore plus inextricable la situation. Car si, de toute apparence, tout le monde s'accorde sur le départ de M. Eyadema comme seule issue à la crise, nul ne s'entend par contre, sur la démarche à adopter. Loin de nous la prétention d'indiquer la Terre Promise aux nôtres. Toutefois, nous serions tenté de nous interroger comme aurait pu le faire naïvement un petit enfant: " Pourquoi Eyadema demeure - t - il au pouvoir ? "
Autrement dit, il se pose une sérieuse question quant à l'efficacité des solutions entreprises ou suggérées sur le plan national.

De l'efficacité des solutions à l'interne

L'opposition interne traditionnelle au régime de M. Eyadema a depuis longtemps fait sienne l'idée selon laquelle l'alternance au sommet de l'Etat passe par des élections et au besoin, la participation à un gouvernement dit d'union nationale, le tout s'inscrivant dans un dialogue politique global devant régler en priorité la question des " garanties mutuelles ".

Ø Participation aux processus électoraux

Afin de provoquer l'alternance politique, l'opposition togolaise a visiblement opté pour la " voie royale " : les élections. Ce n'est pas ici le lieu d'aborder les mérites et éventuelles insuffisances de ce moyen d'accès aux affaires publiques dans une République. S'il est évident que les formations politiques au Togo se retrouvent quelque peu piégées par leur adhésion ouverte et sans équivoque aux principes démocratiques, car ne pouvant de ce fait prôner d'autres voies de conquête du pouvoir politique sinon par le seul recours au verdict des urnes, il est par contre moins établi que l'organisation des scrutins puisse amener un changement quelconque des acteurs actuellement au pouvoir. Une telle approche peut surprendre, seulement il faut toujours avoir à l'esprit ce pertinent avertissement d'un dirigeant (4) politique :

" …Une dictature n'organise pas une élection pour la perdre… " Sans commentaire !
Or de tout temps, l'opposition togolaise est partie aux élections notamment présidentielles comme si elle s'offrait en victime expiatoire. En fait, elle n'a jamais su avoir une sérieuse prise sur la phase préparatoire des scrutins : l'élaboration des textes régissant le vote, la participation aux organismes de contrôle ou d'organisation du scrutin, l'inscription sur les listes et la distribution des cartes d'électeurs. L'opposition a été très souvent encline à occulter ces étapes essentielles précédant le vote à proprement parler. Pourtant elle s'étonne de la victoire du dictateur qui ne s'inscrit que dans l'ordre des choses.

Ø Le besoin de participer à un gouvernement d'union nationale

Cette sempiternelle question revient au - devant de la scène toutes les fois qu'il est constaté un contentieux électoral. Pour les uns, participer à un gouvernement dit d'union nationale est dépourvu de toute visibilité politique et s'analyse à la limite comme un cautère posé sur une jambe de bois. Cependant, d'autres sans accepter ostensiblement une telle option n'y sont pas pour autant rétifs. Leur raison fondamentale s'inspire largement de l'expérience sénégalaise où Me Abdoulaye WADE, alors chef de l'opposition parlementaire acceptait, pendant les périodes de vaches maigres, l'invitation au gouvernement que ne manquait pas de lui adresser son adversaire d'antan M. Abdou DIOUF.

Pourtant faut-il rappeler la différence fondamentale qui existe entre le régime sanguinaire du clan EYADEMA et l'autoritarisme qu'exerçait le parti socialiste sénégalais au pays du président-poète. Mais dans tous les cas, le concept d'un gouvernement où se retrouvent les acteurs politiques de tous bords n'a rien à voir avec la pure orthodoxie démocratique. Tous, nous le savons ! En outre, il insinue une grande confusion dans la lecture du jeu politique et de surcroît, déstabilise l'électorat épris de changement. Résultat des courses, le dictateur finit par tirer son épingle du jeu car véritable vainqueur de cette mascarade ; l'opposition en sortirait affaiblie passant accessoirement pour une tête de turc.

C'est alors qu'on revient à la case départ matérialisée par la soi-disante nécessité de renouer le dialogue politique, un " Marcoussis (5) préventif " selon Edem kodjo.

Ø Le recours au dialogue politique

Parler du dialogue entre les acteurs de la vie publique togolaise revient à exhumer une période d'environ 13 ans semée de douleurs, d'espoirs déçus, de frustrations diverses, de rancœurs, de trahisons et coups bas de toutes sortes. Et le tableau est loin d'être exhaustif ! Des accords du 12 juin, les Accord mixtes paritaires, Colmar et les Ouaga successifs, l'accord - cadre de Lomé et peut-être si l'on en croit le futur ex-président de la CPP, pourquoi pas un " Marcoussis préventif " à la Togolaise cuvée 2003 ou 2004, dont les prémices sont jetés avec le renouvellement de la CENI et l'appel à la préparation d'élections locales ?

Pour à peine trois quinquennats, quatre processus différenciés de négociation où la mauvaise foi le dispute à l'amateurisme pathétique de l'opposition. Ces processus ont débouché tous sur de prétendus accords qui n'ont pas fait long feu. Il n'est pas besoin d'avoir la science infuse pour comprendre ce qui cloche dans cette histoire dont le pays des Abla, Abidé et Abalo est malheureusement le théâtre.

De deux choses l'une : Soit on assiste depuis une quinzaine d'années à un renouvellement permanent des acteurs de la crise faisant en sorte que les uns renient systématiquement la parole donnée par les autres ; soit l'une des parties au dialogue est foncièrement incompétente que l'autre en profite à chaque occasion pour la berner. Le cas togolais aurait pu correspondre à l'une ou l'autre des deux propositions au détail près qu'au Togo ni la compétence ni le respect de la parole donnée ne sont véritablement décisifs : l'une des parties à la crise a le monopole de la violence !

A contrario, il faudrait croire alors ceux qui estiment sans hypocrisie qu'il suffit de bi polariser la violence pour opérer l'équilibre de la terreur afin d'espérer une meilleure négociation et une loyale application des accords !!!

Ø La question des " garanties mutuelles "

Cette question est un réel serpent des mers de la politique togolaise. Elle est évoquée à chaque fois que certains bien - pensants estiment imminent le départ du général - président. Plutôt, les milieux politiques adeptes de cette solution pensent candidement qu'en offrant de supposées garanties à M. Eyadema, ce dernier serait amené à ne plus rempiler pour un énième mandat à la tête de l'Etat togolais. Mais avant de nous prononcer sur le fond et l'opportunité de ces garanties, mettons en lumière ce que recouvre ce concept bien particulier au vocabulaire politique togolais.

En fait, les garanties dont M. Eyadema pourrait être bénéficiaire sont d'ordre financier, juridique et politique. Il s'agirait d'assurer à M. Eyadema ainsi qu'à son entourage une sécurité principalement judiciaire. Elle consisterait, dans le cadre d'un accord politique de préférence secret, à instituer les modalités législatives devant offrir au " doyen " des chefs d'Etat africains une immunité judiciaire imprescriptible, l'assurance qu'il ne sera pas inquiété dans la jouissance des fonds publics (colossaux) qu'il garde toujours par - devers lui. Ce dispositif devrait être verrouillé par des modifications significatives de nombre d'instruments juridiques.

En contrepartie, M. Eyadema devra consentir à organiser son départ par le biais d'élections sincères et transparentes et dont les résultats seront acceptés dès leur proclamation officielle. Ce schéma serait crédible, à mon sens, si ce n'est la personnalité nébuleuse du principal intéressé. En outre, comme l'a souligné un leader d'opinion dans une récente interview, M. Eyadema n'est pas dans la logique du départ du pouvoir ! On pourrait être tenté de donner raison à cette analyse du simple fait des derniers actes posés par le chef de l'Etat togolais. En effet, le parcours du général - président laisse augurer qu'il aura tout à perdre dans un tel processus d'éviction programmé du pouvoir : " … Cet homme (Eyadema)… n'a rien été sans le pouvoir. Il est devenu tout, " maître et dieu ", avec ce pouvoir. Comment voulez-vous que l'enfant errant qui a été envoyé à l'armée par punition ; le demi - solde devenu président de la République avec tous les honneurs et toutes les richesses accepte de perdre l'essentiel de ce qu'il a aujourd'hui (et de renoncer à ce qu'il peut encore amasser) pour redevenir un simple citoyen comme tous les autres ?" (6)

Analyse, ma foi, pertinente mais qui a le mérite d'inhiber tout enthousiasme débordant !

En définitive, demanderiez-vous, que faudra t-il faire pour opérer un sopi à la togolaise ? Question simple, réponse en principe aisée et pourtant très périlleuse dans sa quête. C'est à cela que nous nous attèlerons dans nos prochains balbutiements.



Notes :

1- Terme empruntée au vocabulaire juridique et désignant le phénomène selon lequel il est constaté un nombre anormalement élevé de textes législatifs sur une matière déterminée.
2- Fusion de partis politiques togolais dont l'Union Togolaise pour la Démocratie(UTD) d'Edem KODJO est le principal noyau.
3- Le terme est apparu lors de la campagne pour l'élection présidentielle française de 1995, en devenant le slogan du candidat Jacques Chirac. Ce dernier avait fait sienne une note du sociologue Emmanuel Todd qui analysait le " désarroi populaire " régnant en France depuis 1981.
4- Propos du pétillant Jean Yaovi DEGLI, avocat de son état et leader de Bâtir Le Togo au cours d'une interview qu'il a accordée au journal togolais L'Evénement dans sa parution du 21 mai 2003.
5- Allusion aux accords signés par les parties belligérantes à la crise ivoirienne à Marcoussis, agglomération de la banlieue parisienne.
6- " Togo, La tragédie africaine " de l'ancien ministre J. DEGLI, Actes Sud 1997.

Articles en préparation :
- Hypocrite unanimité contre toute solution armée ?
- Peut - on encore éviter l'option armée ? Espoirs et illusions.

 

 

 

 

 
 
 

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