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TOGO : L'OPPOSITION ET LE DISCOURS DE LA CONTRADICTION
(Houmey Noviti Raymondo - Bruxelles, le 21 juin 2005)
" Nous les noirs avons longtemps essayé de prouver le contraire de l'axiome "l'union fait la force" mais cette logique cartésienne semble s'imposer à nous aujourd'hui... Je désigne par nous ceux qu'on appelle, à tort, génération sacrifiée mais qui ne devraient être que les précurseurs d'un nouvel ordre telle la génération de mai 68.
Il est clair que beaucoup de choses se font dans nos pays, et autant se font à l'extérieur de nos pays, mais il nous manque sans doute une coordination réelle pour évaluer le parcours fait et celui restant ".
Dr Amégnigan Gérard

Notre réflexion tire sa source du postulat selon lequel, les Etats africains ont accédé à l'indépendance en " combattant " le colonisateur, pour arracher la liberté de leur pays, les pères de l'indépendance étant ces " patriotes ", qui parfois ont sacrifié leur vie à cette cause.
Au début des années 60, dans la quasi totalité des Etats africains francophones, existaient 2 courants de pensées politiques : les " nationalistes " et les " progressistes " pro français.
Historiquement, nous retiendrons qu'après les indépendances, les nationalistes, qui ont conduit leur pays à la souveraineté suprême, ont été " remplacés " (Olympio, Lumumba, Nkrumah, pour le cas anglophone…) par les progressistes, souvent avec l'aide directe de l'ancien pays colonisateur.
Ces précédents historiques handicapent-ils l'éclosion d'une réelle classe politique en Afrique ?
Au Togo, le coup d'Etat de 1963, qui aboutit à l'assassinat du 1er président élu, Mr Olympio, installe au pouvoir un progressiste, Mr Grunitzky.
Le raccourci est vite pris, lorsqu'on fait le lien entre l'antagonisme " nationalistes - pro français "., et le coup d'Etat contre un nationaliste et l'installation d'un progressiste au pouvoir. Un président perçu comme anglophile est assassiné par des militaires, tous, des anciens de l'armée française qui installent un homme de paille, qui plus tard sera renversé par les mêmes " anciens de l'armée française ". L'ombre du colonisateur n'est jamais loin…
Cependant, les partisans de la thèse du complot français, sont des francophiles patentés. Leur point commun : avoir fait de bonnes études dans les meilleures universités françaises, certains ayant un conjoint français pour parfaire leur intégration, une descendance naturalisée français, une résidence principale ou secondaire en France.
Sur le plan intellectuel et moral, les mêmes pourfendeurs ne ratent jamais l'occasion de se référer à leurs bonnes études, et à la culture française érigée en modèle. Le " kopéto [1]" reste le paria à l'opposé du " ékonkoumè " (le civilisé ou le cultivé), le citoyen de référence " francisé ".
Autant, la période d'avant l'indépendance a vu le colonisateur régulièrement fustigé, autant la période post-coloniale connaît une volonté affichée d'identification au colonisateur.
On se plaint du " blanc ", qui est accusé de tous les maux, mais vers qui on accourt se réfugier dès les prémisses de problèmes, ou lorsqu'on a besoin d'aide.

La logique de la contradiction : un complexe du colonisé ?
Depuis la revendication d'un plus grand espace de liberté au Togo, tant les acteurs de l'opposition naissante, que de la diaspora se plaignent du rôle ambiguë de la France dans le processus de démocratisation togolais.
La France est perçue comme un soutien aux dictatures en Afrique. Et les raisons avancées varient d'un Etat à un autre, de la corruption, au financement occulte de partis politiques... Cependant, les mêmes accusateurs recourent aux services de la France pour les installer à la place tant convoitée.
Hier en Côte d'Ivoire, Mr Gbagbo s'est assuré la " prise du pouvoir " avec le soutien d'une classe politique de la France, qu'il défie aujourd'hui.
Au Togo, il est régulièrement fait recours à des réseaux plus occultes les uns que les autres, allant des services secrets aux fraternités, en passant par des relations personnelles, politiques, et les mouvements philosophiques ou corporatistes pour influencer la politique intérieure togolaise, à défaut de lui faire changer de cours.
Peut-on prétendre libérer un pays tout en " demandant l'aumône ", au risque d'être à son tour asservi voire pris en otage?
Si nous convenons que l'ex parti unique, le Rassemblement du Peuple Togolais, le RPT, joue le jeu de la France, la conséquence en est que ce parti n'est pas indépendant de la France à qui il doit tout.
De même, si l'opposition est installée à la place du RPT par cette France qu'elle fustige à chaque secousse politique, le risque d'un nouvel asservissement de la nouvelle classe politique togolaise sera fort grand.
La classe politique togolaise ne peut-elle s'affranchir de cette tutelle française ?

De la contradiction dialectique à la contradiction stratégique
Il faut préciser, pour atténuer nos propos précédents, que l'émergence récente d'une opposition, dans plusieurs pays africains francophones, a été en partie suscitée par la France.
En effet, face à certaines déclarations de Mr Chirac au début des années 1990, à l'époque, maire de la ville de Paris, à propos des " odeurs " des africains et de la " maturité démocratique " des populations africaines, et face aux bouleversements socio politiques en Europe de l'Est, l'opportunisme politique de la gauche française, pousse Mr Mitterrand à se positionner en grand défenseur des valeurs démocratiques dans les anciennes colonies. A défaut d'avoir prévu l'effondrement du " Mûr " et la fin du clivage est-ouest, la France devrait se rattraper sur le terrain où elle est la plus efficace, la géopolitique africaine. Etait-ce une nouvelle " poudre de perlimpinpin " jetée au yeux des africains et de leurs dirigeants ?
Toujours est-il que tous, nous avions applaudi devant cette audace de Mitterrand : de l'opposition libérale au Bénin, précurseur des processus de démocratisation en Afrique, à celle plus ancrée à gauche au Togo ou en Côte d'Ivoire.
Nul n'a perçu les causes profondes du fameux " discours de la Baule " de juin 91.

Aujourd'hui, les conséquences de ce qui apparaît comme une myopie ou incapacité politique est souvent traduit par le " sentiment anti-français ", autre trompe l'œil des " analystes et autres politologues " des questions africaines.
Comment la France, pays des droits de l'homme et de la démocratie, auteur du discours de la Baule peut-elle se comporter ainsi ? Naît alors un sentiment de frustration parfois violemment exprimée.
Les raccourcis deviennent alors nombreux… Le soutien à Nguesso, Bongo et Débi est sous tendu par leur gisement de pétrole… Celui au clan Gnassingbé par le phosphate, avant qu'on ne nous apprenne que le Togo serait la plaque tournante de tous les trafics illicites de la sous région. Quid du soutien à la Guinée de l'impotent Conté… le bauxite ?

Au Togo, l'opposition née après la loi d'avril 1991, et les forces démocratique [2]dont l'émergence était antérieure, n'ont pas procédé à cet " état des lieux " préalable à leurs revendications politiques.
Les togolais ont préféré, tout au long de leur processus depuis 1990, se référer à Paris. Des forces démocratiques de 1990 à l'opposition en 1991, aux Comités de soutien crées au décès du Gal Eyadèma en février 2005, en passant par le réseau de la Diastode pourtant créée au Canada.
Tous se croient obligés de passer par Paris, avant d'aller au Togo. Le leader d'un des principaux partis de l'opposition, Mr Olympio y a installé son quartier général, pour " rassurer Paris " qui le croirait trop anglophile. Naïveté ou opportunisme politique, ou une déclinaison d'une stratégie politique qui consiste à affirmer vouloir libérer son pays de la France, tout en implorant son aide ?
Aux togolais, à l'opposition et aux forces démocratiques de convaincre et de rassurer, au lieu de s'enfermer dans une logique de complot contre l'évolution démocratique du Togo.
Mr Edem Kodjo brillant intellectuel africain, sociable et empathique à souhait est considéré par ses adversaires comme un " piètre politique ". Pourtant son chef d'œuvre, le RPT, demeure une réussite. Ses affaires prospèrent. Mais pourquoi politiquement serait-il incapable, voire incompétent selon certains ? Est-ce à cause de ses maîtres à penser… parisiens ?
Maître Yaovi Agboyibo, brillantissime juriste, rusé et charismatique à souhait se révèle, selon ses détracteurs, une " catastrophe politique ".
Le professeur Léopold Gnininvi, érudit mathématicien, " père " de l'énergie solaire togolaise, s'il ne s'était aventuré en politique, se révèle sur ce terrain d'une mièvrerie déconcertante, dixit les critiques au sein de sa formation.
Propos malveillants ou avisés ? La réalité n'en est pas loin.
Et si l'opposition abandonne, pour une fois, la contradiction pour s'atteler aux conditions minimales de la réussite de l'avènement de la liberté dans ce petit pays, le Togo ?
Aux Togolais de choisir leur voie, tant ceux de l'extérieur, plus préoccupés à survivre et dont la libération de la nation sonnera le glas de leur demande de séjour, que ceux de l'intérieur acculés et obligés de faire allégeance pour faire oublier leur défiance à la dictature.

Raymondo Noviti Houmey

 


 

Notes:

(1) Le villageois ou péquenot, désigne celui qui ne s'habille pas à l'occidentale voire à la française ou ne prend pas l'accent parisien lorsqu'il s'exprime en français…les prismes de comparaisons sont nombreux.

(2) Les forces démocratiques : stricto sensu, c'est une notion introduite par le mouvement en exil, Bâtir Le Togo, pour distinguer, l'opposition constituée par les partis politiques du reste des organisations nationales ou de la diaspora, luttant pour le changement politique au Togo. L'opposition a une connotation plus politique que les forces démocratiques.

 
 
 

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