Il est toujours utile de nous interroger, de nous demander
pourquoi nous n'y arrivons pas : je veux dire, au changement
de régime tant souhaité par la très
grande majorité de la population, à cette
démocratie que nous caressons de nos rêves
depuis longtemps et à l'instauration de laquelle
nous nous croyons, nous intellectuels, les artisans tout
désignés par le sort. Suffit-il d'accuser
Eyadema et son armée ? Et alors, pourquoi et comment
Eyadema est-il toujours là ? Une série de
questions s'impose alors à notre esprit, à
laquelle il nous faut chercher à répondre,
la tête bien froide, puisque notre métier d'intellectuels
nous oblige à ce genre d'exercice. Pour moi, il m'est
arrivé de me demander si, contrairement à
ce qu'on pourrait croire, nous n'aimons pas le pouvoir,
toutes formes de pouvoirs plus que la démocratie;
cela pourrait être une de nos tares, donc, un des
points vulnérables par où le dictateur militaire
nous tient. Bien sûr, sur ce plan, l'homme togolais
n'est pas différent des autres.
Dans les années 67, alors jeune étudiant (donc
encore en dehors du système que je pouvais observer
avec un certain sens critique et un regard amusé),
j'écrivais une pièce intitulée Bureaucrates,
une de mes toutes premières. Faut-il rappeler qu'Eyadema
venait de monter au trône, auquel, certainement il
se préparait depuis le coup d'État de 1963
? Bureaucrates qui reviendra dans mon uvre comme une
obsession, sera transformée en nouvelle en 1978,
publiée en 1986 sous le titre de L'Ami-de-Celui-qui-vient-après-le-Directeur
(j'étais, en tant que fonctionnaire entré
dans le système, mais gardant quand même un
certain sens de l'humour face au phénomène),
puis redeviendra pièce de théâtre sous
le titre de Akakpossa (j'étais toujours partie prenante,
mais avec lucidité), du nom du personnage central
qui lui, n'a pas changé, n'a pas bougé d'un
pouce : un manuvre illettré qui souffre cruellement
de pas détenir les pouvoirs et les privilèges
des bureaucrates. Si par l'effet d'une baguette magique
Akakpossa pouvait devenir bureaucrate, ce qu'il s'offrirait,
à part, bien entendu, les comptes en banque, les
voitures luxueuses, les biens matériels et tout le
confort que les bureaucrates ont chez eux, ce serait les
domestiques. Ah, oui ! Il ferait comme le Directeur, à
la place du Blanc (Yovotepé ) qui se fait servir
chez lui par neuf domestiques. Mais, en attendant de devenir,
non pas bureaucrate, il est conscient de ne jamais y parvenir,
mais l'ami du secrétaire, Celui-qui-vient-directement-après-le-Directeur
(pour bien expliquer la chose à sa famille ), Monsieur
Akakpossa dispose de trois domestiques, c'est à dire
de sa femme et de ses deux filles ! Je plaisante, mais je
n'invente pas tout, car, il existait, et il existe peut-être
encore des pères de famille qui se font servir par
leurs enfants, exactement, ou même mieux que les patrons
Blancs à table, servis par leurs domestiques au garde-à-vous.
Vous pouvez déjà dire d'où notre petite
bourgeoisie urbaine a contracté cette habitude qui
n'existe pas dans nos traditions. Et surtout, vous pouvez,
à l'analyse, chercher à comprendre ce qu'une
telle habitude exprime.
Après Akakpossa, j'ai créé Akakpovi
reviendra. Akakpovi a plus de chance que Akakpossa, car,
il fait partie, lui, de la fine fleur de la bourgeoisie
citadine, homme d'affaires, riche et puissant, de qui tout
doit provenir, qui fait la pluie et le beau temps, décide
de tout, par la force au besoin, dans sa famille. Rien ne
doit se faire sans lui. Akakpovi reviendra, même si
son retour est plutôt synonyme de bêtise humaine
(d'où le leitmotiv de la pièce "Agbeto
honvi !") et de chaos. Bien sûr que ce n'est
pas lui qui a inventé l'expression "Après
(ou sans) moi le chaos", mais c'est tout comme. Car,
comment un homme aussi important que Akakpovi souffrirait-il
que quoi que ce soit puisse réussir sans lui ?
Akakpovi ne voudrait pas être, pour paraphraser un
très haut dignitaire du régime togolais dans
ses propos au cours de la Conférence Nationale, "au
bas de l'échelle". Akakpossa non plus d'ailleurs,
même si ce dernier y est contraint par la force des
choses. Être perché sur la plus haute marche
de l'échelle sociale, n'est-ce pas là notre
aspiration à tous, et particulièrement de
ceux parmi nous qui croient y avoir droit à cause
de leur savoir ?
Même l'homme de la rue est obligé de reconnaître
que sans une solide instruction, on n'est pas bien placé
pour remplir des fonctions politiques. Au plus fort de la
lutte pour l'indépendance, certains des chants populaires
des indépendantistes ne raillaient-ils pas l'illettrisme
de Monsieur F ? Or, Monsieur F, homme d'affaires de son
état qui a fait ses études en Gold Coast anglaise
(aujourd'hui Ghana ), plutôt qu'en territoire sous
tutelle française, ne siégeait pas seulement
à l'Assemblée territoriale; il était
en plus ministre de l'information.
On chantait donc, à son adresse :
F...me nya agbale
Ma no Assemblée meo
(F. illettré, tu ne siégeras pas à
l'Assemblée).
On attribuait à F. de nombreuses fautes de français,
à tort ou à raison, comme "les autoraux
qui roulent sur des raux", ou encore" Quelle chaudeur
! Donnez-moi des opaux citron ). Selon la rumeur publique,
F. recommandait à son Directeur de Cabinet, maître
M., instituteur, donc lettré, de faire attention
aux points et aux virgules, car, disait-il "Franse
gbea de wo goglo" (le français est profond !)
Et que savait-il donc faire, à son ministère,
Monsieur F. lui-même ? Apposer sa signature (prononcer
à l'anglaise) au bas des documents.
Seulement, voilà : Un matin du 13 janvier 1963,
nous nous sommes réveillés en apprenant cette
terrible vérité, que des militaires jusque-là
considérés comme des incultes, des "Moi
y en a", venaient de prendre le pouvoir, en usant de
la force et de la violence. Non ! Ce n'est pas possible
! Nos intellectuels s'étaient alors dits qu'ils allaient
montrer à ces zouaves de quoi ils étaient
capables : ils jurèrent secrètement de faire
porter la valise aux militaires, tout en détenant
la clé (attention, je ne joue pas sur la confusion
des noms propres et des noms communs). Ils avaient donc
la clé, du moins, le croyaient-ils, jusqu'au jour
où ils s'apercevront que, en plus de la clé,
les militaires leur faisaient porter aussi le bâton
avec lequel ils les frapperaient au cas où ils tenteraient
d'ouvrir la valise sans leur autorisation. Donc, nos aînés,
intellectuels avant nous, portaient la valise, la clé
et le bâton, et étaient étroitement
surveillés, en sorte que, portant tout, ils n'avaient
rien que les militaires ne daignassent bien leur concéder.
Sinon, bâton ! C'étaient vraiment les "Moi
y en a" qui, pour parler leur langage, y en a tout.
Que restait-il à l'élite intellectuelle ?
Eh, bien, à faire le malin, c'est-à-dire faire
semblant d'accepter que les militaires sont les mieux placés
pour exercer le pouvoir politique, se contentant d'un certain
rôle administratif ou économique et financier,
des strapontins en attendant, bien sûr, l'occasion
favorable pour monter au trône. Ou alors, s'exiler
pour ne pas subir l'humiliation de cette dictature des "Moi
y en a", le bâton des illettrés. Mais,
toujours en attendant, car l'ambition légitime de
l'élite intellectuelle est de jouer le rôle
politique auquel son savoir l'appelle. Ceux des cadres qui
sont restés au pays vont s'empresser de contribuer
à la création du parti unique ou d'y jouer
un rôle de premier plan, "chacun s'évertuant
à se montrer le plus zélé au service
du Roi", comme le dirai un certain Podogan d'une pièce
bien connue au Togo. Une certaine propagande, relayée
par les médias nationaux fera croire aux intellectuels
qu'ils participaient réellement à la gestion
du pays : "Togolais mon frère, toi qui détiens
une partie de la responsabilité nationale...".
Qu'en était-il dans la réalité ? Les
leçons de Podogan à son gendre nous seront
d'une certaine utilité pour répondre à
la question : "La fonction publique ne paie pas...
C'est légitime d'aspirer à une haute position
auprès du Roi, mais, je te préviens : mon
expérience de trente ans à la cour m'a appris
qu'on n'est pas toujours sûr de conserver la faveur
du Roi : un cauchemar, une mauvaise humeur, un oracle défavorable,
un faux rapport, un soupçon... et tu es limogé,
pire, arrêté, condamné. Tu écoutes
souvent la radio, non ? "Monsieur Untel est relevé
de ses fonctions". Eh, oui ! Si moi, Podogan j'ai su
conserver ma place jusqu'à ce jour, c'est que...
je sais jouer mon jeu. C'est un calcul très difficile...
Il faut savoir guetter, chercher, choisir, inventer au besoin
le lieu, l'histoire, le mot exacts pour être toujours
agréable au Roi. Ce travail demande beaucoup de subtilité,
d'énergie, de vigilance..."
Podogan fait tout cela, mais dans le fond, son rêve
secret, comme le rêve de beaucoup de personnages dans
l'entourage du Roi, c'est la couronne. Mais, comment y parvenir,
dans ce pays où, sur inspiration de Podogan lui-même
(le paradoxe ne tue pas ! ), une loi interdit à tout
individu de penser ou de rêver qu'il va devenir roi
? Ainsi, à défaut de la couronne, Podogan
voudrait bien trouver la formule pour devenir Premier Conseiller,
au-dessus de toute la cohorte de conseillers qui s'agitent,
se bousculent, se bagarrent autour du roi...
Podogan dans la réalité, comme dans la pièce
en question, après 30 ans de fidélité
au Roi, 30 ans de zèle, 30 ans de sacrifices... n'a
pas échappé à ce qu'il prédisait
lui-même : limogé, condamné, arrêté.
Tout s'est déroulé comme au théâtre,
dans les pures règles de la tragédie classique
: une seule action (la disgrâce de Podogan avec comme
dénouement, la grâce, magnanime du Père
de la Nation), en un seul jour, et presque au même
lieu, le ministère de Podogan où il a été
arrêté, le tribunal où il a été
jugé et condamné, le Palais de la Présidence
d'où est venue la grâce et la prison où
il a été incarcéré puis gracié,
n'étant qu'à quelques dizaines de mètres
de distance l'un de l'autre. Bien entendu, la pièce
date de 1982 et l'événement réel qu'elle
prédisait s'est déroulé en 1988.
Méfiant à l'égard des cadres qui l'entourent,
Eyadema très habile en matière de manipulation
et de démagogie, va leur susciter un contrepoids
en favorisant l'émergence de gens sans diplôme,
mais dévoués à sa cause: animateurs,
"informateurs" qui, du fait que, par la délation,
ils pouvaient faire tomber les têtes des cadres, directeurs
et mêmes ministres, se sentiront investis d'une certaine
puissance. Eyadema lui-même, dans l'une de ses harangues
à la foule à la suite d'une manifestation
de soutien à sa personne, distinguait les cadres
qui prétendent l'aimer, mais, au fond, par calculs
et par intérêt, et la masse qui l'aime "
et puis c'est tout"( sic). Avec une certaine stupéfaction,
j'ai su un jour que des danseurs de la troupe nationale
que je dirigeais pouvaient téléphoner directement
au chef de l'État; en tournée en France en
1984, j'ai eu la surprise de découvrir Ernest Gnassingbé,
alors en stage, dans l'une des chambres de mes artistes.
Il venait leur rendre visite. Ceux-ci le tutoyaient et ils
buvaient en camarades. Naturellement, ces gens sans diplômes,
choyés par le régime pour leur dévouement
et pour leur militantisme pouvaient faire trembler plus
d'un chef de service: certains remplissaient des fonctions
de responsabilité au sein du parti ou de l'administration:
secrétaires de cellules, adjoints aux préfets,
conseillers techniques dans les ministères... Mais,
officieusement, ils étaient tous plus ou moins des
"informateurs".
C'est dans cette atmosphère que le Roi, c'est à
dire le Général-Président-Président-Fondateur-Père-de-la-Nation-Guide-Suprême,
un jour, dans le sens de l'"ouverture démocratique"
du régime, va décider que désormais,
les candidats à l'élection législative
RPT "devaient voler de leurs propres ailes" (c'était
l'expression employée à l'époque).
Donc, il y aura des députés indépendants
au sein de l'Assemblée Nationale RPT.
Il y aura même mieux : une Commission Nationale des
Droits de l'Homme avec la bénédiction du Président-Fondateur.
Son installation officielle se fera par une cérémonie
solennelle, sous la présidence du Président-Fondateur,
dans la somptueuse Maison du RPT. Dans ce jeu-là,
on peut se demander qui est le plus malin et qui cherche
à récupérer l'autre : sont-ce les initiateurs
du projet, avocats surtout, qui espéraient ainsi
(je le crois), humaniser le régime considéré
jusque-là comme l'un de ceux qui ont le plus bafoué
tous les droits humains ? Ou le Président-Fondateur
qui, à ses nombreux autres titres voudrait bien ajouter
celui de Grand Défenseur des Droits de l'homme ?
Qui sait ? Peut-être, le prix Nobel, un jour, pourrait
récompenser le Chef d'État africain qui aura
donné l'exemple... Ce qui est sûr, c'est que,
derrière cette Commission Nationale des Droits de
l'homme, chacun, n'étant pas fait d'une nature différente
de celle de Podogan, caressait bien ses propres rêves,
tout en sachant qu'au pays de Gnassingbé Eyadema,
il y aurait forcément des limites à la dénonciation
de violations des droits de l'homme. La preuve, c'est qu'il
fallait attendre la Conférence Nationale pour le
grand déballage. De mauvaises langues disaient d'ailleurs
de cette Commission, qu'elle était une nouvelle aile
marchante de plus du RPT (et n'y avait-il pas des caciques
du RPT qui voudraient que ce fût cela et rien d'autre
?)
Lorsque les jeunes du mouvement qui s'appellera plus tard
MO5, avec en particulier Logo et Doglo déclencheront
la révolte générale qui va aboutir
à l'organisation de la Conférence Nationale,
on verra, en page de couverture d'un journal, trois avocats
en robe, comme étant les initiateurs de la démocratie.
Donc, notre démocratie, c'est avant tout aux avocats
que nous la devons. Le salut vient des gens de robe ! En
attendant qu'entre eux, ils se tiraillent en se déchirant
la robe les uns des autres. L'un des trois avocats à
la une du journal, qui jouera d'ailleurs un rôle que
l'histoire ne manquera pas de retenir, pour le bien comme
pour le mal, déclarait du haut du présidium
de la Conférence Nationale, parce que certains délégués
voulaient l'empêcher de monopoliser la parole, qu'autrefois,
quand personne dans le pays ne pouvait parler, nous étions
bien contents qu'il prenne la parole, lui; maintenant que
n'importe qui pouvait parler, nous voulions l'obliger à
se taire. Dans tous les cas, les avocats ont parlé
et la liberté d'expression fut. Vrai ou faux ? C'était
en tout cas l'occasion rêvée pour ceux qui
s'étaient exilés de venir étaler eux
aussi leur talents de rhétoriqueurs. Quelqu'un disait
dans la salle de la Conférence nationale, émerveillé
par la puissance du verbe des intellectuels, que le "bic"
allait désormais combattre le fusil et prédisait
même la victoire du "bic". Un journaliste
français avait écrit, pour traduire cette
lutte entre le verbe et la force des armes, entre le "bic"
et le "fusil" : "Militaires du Nord contre
bourgeois du Sud". Vrai ou faux ? Ni vrai, ni faux,
mais simpliste, car, d'abord, en matière de bourgeoisie,
les gradés de l'armée togolaise, qu'ils soient
du Nord ou du Sud, n'ont rien à envier à l'élite
administrative ou à celle des affaires, y compris
les gens de robe, généralement bien lotis;
les hommes de rangs et les petits policiers, du Nord comme
du Sud, souvent réduits à la mendicité
ou en proie aux usuriers comme mon Akakpossa, ne sont pas
matériellement logés à meilleure enseigne
que les ouvriers, les manuvres, les petits employés
de bureau... Il n'y a pas vraiment des intérêts
de classe à défendre parce qu'on est militaire
du Nord, ou parce qu'on est bourgeois du Sud. Il y a ces
réalités :
D'abord, les intérêts d'un homme qui a pris
le pouvoir par la force en utilisant l'argument régionaliste
et qui, puisque cela lui réussit encore, continue
à employer la même force composée majoritairement
des membres de "son" ethnie, en usant du même
argument pour s'y maintenir. Ensuite, si le régionalisme
est une réalité africaine, il faudrait cependant
nuancer le phénomène :
- il y a le régionalisme primaire de l'homme de la
rue, qu'il soit du Sud ou du Nord, pour qui, le fait d'avoir
la même origine régionale que les hommes au
pouvoir procure une fierté stupide, même si
en réalité cela ne leur apporte aucun avantage
personnel.
- il a le régionalisme mesquin, donc tout aussi stupide
que le premier, de l'homme qui pense que favoriser les membres
de son ethnie est un comportement humain légitime.
- il y a le régionalisme du complexé, du médiocre
qui justifie ses échecs par le fait d'appartenir
à telle ou telle ethnie brimée, ou au contraire,
qui prétend à des avantages parce qu'il appartiendrait
à une ethnie ou une région aux droits exceptionnels
(en vertu de quelle loi ?)
On peut dire que Gnasingbé Eyadema a utilisé
toutes ces formes de régionalisme, d'une manière
ou d'une autre, selon les circonstances. Nous l'avons tous,
ou presque tous entendu un jour se plaindre des officiers
du Nord qui lui en voudraient, parce qu'il se préparerait
à céder le pouvoir à un homme du Sud
(qui est celui-là, que jusqu'à ce jour nous
n'avons pas connu ?) Un tel discours, bien régionaliste
dans le fond et dans la forme pouvait, si les gens du Sud
étaient dupes, leur faire croire qu'Eyadema fût
en conflit avec les officiers de sa propre région
(eux alors taxés de régionalistes), parce
qu'il défendait les gens du Sud. D'autres exemples,
d'autres interrogations : pourquoi, sous le prétexte
d'un recensement au sein de la fonction publique togolaise
pour en détecter les agents fictifs, nous avait-t-on
obligés à déclarer de quelle préfecture
nous étions originaires ? Et je me souviens d'une
certaine affaire Nayone, les ennuis de ce jeune étudiant
originaire du Nord provenant de la question qu'il avait
posée au Ministre de l'Éducation Nationale
de l'époque, lui-même du Nord, de savoir pourquoi
il existait sur le campus une Association des étudiants
du Nord et pas une, regroupant les étudiants du Sud
? On pourrait multiplier les exemples : pourquoi la répartition
des bourses d'études est faite par préfecture
? (Discrimination positive pour permettre aux préfectures
jusque-là défavorisées de bénéficier
d'un plus grand nombres de bourses ?). Pourquoi Eyadema
réunissait-il tantôt les officiers du Sud,
tantôt les officiers du Nord, séparément
?...
En somme, sur ce sujet, je dirai que si Eyadema n'est pas
l'inventeur du régionalisme, il est celui qui l'a
systématisé à des fins de pouvoir.
Il n'y a pas non plus lieu de penser que tout le mal vient
des militaires du Nord. L'officier supérieur qui
avait dirigé l'expédition punitive contre
les partisans intransigeants et récalcitrants de
Sylvanus Olympio, après l'assassinat de ce dernier,
était bien du Sud. Il avait le grade de commandant,
chose rare à l'époque. À part lui,
il y en a d'autres qui ont exécuté les basses
besognes qui rendaient le régime redoutable. Et puis,
un autre officier, du grade de lieutenant-colonel qui entre-temps
était soupçonné d'avoir fomenté
un coup d'État et s'était exilé, n'est-il
pas revenu occuper un haut poste dans l'administration ?
Qu'est-ce que, en fin de compte, sa révolte contre
Eyadema, son exil, son retour et sa réconciliation
avec le même Eyadema ont apporté pour l'évolution
de la démocratie au Togo ? Était-ce pour des
raisons personnelles, de lutte pour le pouvoir, voire de
rancurs qu'il s'était insurgé contre
Eyadema ? Finalement, en exil, de guerre lasse, se rendant
compte que le changement qu'il attendait pour rentrer au
pays en héros, en tout cas, la tête haute ne
venait pas, avait-il préféré aller
retrouver au pays un certain confort, une certaine position
sociale, plutôt que de poursuivre une résistance
qui ne lui rapporterait rien, personnellement ?
Concernant les intellectuels, qu'ils soient du Sud ou du
Nord, ce serait faire preuve de naïveté que
de croire que parvenus au pouvoir, ils banniraient totalement
le régionalisme. J'étais au HCR où
j'ai entendu un Haut Conseiller originaire des Plateaux,
dire à ses collègues "ressortissants"
de la même région qu'il fallait voter telle
loi tout juste pour soutenir Koffigoh, afin que le pouvoir
demeure l'apanage de la Région.
Nous sommes donc conscients que les intellectuels ne résoudront
ni nos problèmes actuels, ni ceux de l'avenir, tout
simplement par ce qu'ils possèdent diplômes
et savoir. Le fait même d'avoir mené jusqu'ici
une lutte héroïque pour la démocratisation
ne nous garantit pas que tout ira pour le mieux quand un
intellectuel sera parvenu à la présidence
de la République. La manière dont Laurent
Gbagbo a géré jusqu'ici la crise ivoirienne
nous amène à nous interroger. À part
le métier d'opposant, si cela existe, qu'a appris
cet intellectuel que beaucoup (y compris moi) à une
certaine époque, admiraient pour son refus de la
compromission avec le régime dictatorial de Houphouet-Boigny
?
Évidemment, il serait injuste de faire porter toute
la responsabilité de la crise ivoirienne à
Gbagbo, ou à ses adversaires. Elle remonte plus loin
au caractère de l'homme qui confondait les exigences
d'un État moderne avec les coutumes de son village
qui lui interdisaient en tant que chef de quitter le trône
alors qu'il était encore vivant. Les hommes qui ont
tenté de s'asseoir sur le trône après
lui, que ce soit le politicien du sérail Bédié,
le militaire Guéi, l'intellectuel Gbagbo ou dans
une certaine mesure le technocrate Ouatara ont été
plus ou moins victimes de ce caractère. Et comment
les successeurs d'Eyadema ne seront-ils pas victimes de
la confusion que ce dernier fait encore entre son destin
personnel et la vie de la nation togolaise ?
Je fais abstraction des moyens réels par lesquels
Gbagbo est parvenu au pouvoir : certaines rumeurs insinuent
qu'il s'est livré à des intrigues, pire, des
magouilles politiciennes..., exactement comme l'aurait fait
un homme sans instruction (je ne le nomme plus). Gbagbo
aurait-il pu s'abaisser à ce jeu qui ne relève
pas de l'honnêteté intellectuelle ? Je ne puis
le croire.
Mais, ce qui est flagrant, c'est que, pris au dépourvu,
il n'a pas pu empêcher le pogrom xénophobe
contre des Africains installés en Côte d'Ivoire
depuis des générations pour certains, le déchaînement
d'une passion anti-française, l'apparition d'escadrons
de la mort, des assassinats politiques, (je ne veux pas
croire qu'il soit à l'origine de ces horreurs ou
qu'il les ait favorisées). L'appel du pouvoir ivoirien
à des mercenaires et les propos belliqueux de Simone
Gbagbo prouvent deux choses:
- que Laurent Gbagbo au pouvoir a pris, jusque-là,
des options contraires à celles d'un intellectuel
pour qui la vie, à commencer par celle de ses compatriotes
doit prévaloir sur tout,
- que le Président ivoirien ne s'impose pas en intellectuel
à l'irrationnel des membres de son entourage, encore
moins à celui des foules.
On me dira que j'ai des conceptions idéalistes de
l'intellectuel. Mais, justement, c'est cela qui fait l'intellectuel.
Et si, lorsqu'il entre en politique l'intellectuel doit
renoncer à cet idéalisme, il devra réfléchir
avant de décider. Je ne suis pas sûr que la
meilleure façon de servir son pays soit forcément
de devenir ministre ou président de la République.
Sénouvo Agbota ZINSOU
cf. www.togoforum.com