Le Gal Eyadèma Gnassingbé n'a jamais caché
sa volonté de se faire succéder par un de
ses fils. En conséquence, toute velléité
d'aspiration à sa succession, au sein même
du RPT, son parti, était sévèrement
sanctionnée.
En juillet 1999, il a fait croire qu'il se retirerait du
pouvoir en 2003, à la fin de son mandat. Cela lui
permit de susciter des pseudo-dauphins et de " débusquer
", dans les rangs de l'ex-parti unique, les membres
qui aspiraient à lui succéder. Ce subterfuge
lui permit ensuite de lancer une purge au sein de son parti.
Dès lors, la voie était ouverte pour la prise
de pouvoir par le fils.
1° Chronologie
- Juin 2002 : tentative d'arrestation de Mr Gabriel Agbéyomé
Kodjo. Pour s'être déclaré partisan
du retrait d'Eyadèma à la fin de son mandat
en 2003, Mr Kodjo fut accusé de sédition,
et de fomenter une déstabilisation du RPT et de son
fondateur. Il ne dut son salut qu'à sa fuite du Togo
alors qu'il en était encore le premier ministre.
- Août 2003 : le Lieutenant Ernest Gnassingbé
devint impotent. Longtemps considéré comme
le successeur de son père, le Commandant de la garde
présidentielle tomba gravement malade suite à
une sombre histoire d'envoûtement. Aujourd'hui invalide,
il suit régulièrement des séances de
rééducations fonctionnelles en France.
- Octobre 2003 : attentat contre Mr Barry Moussa Barqué.
Tant admiré que haï par l'entourage d'Eyadèma
et l'opposition, le Conseiller spécial, dont le profil
en faisait le potentiel candidat du RPT en cas d'élection
démocratique sous l'égide de l'Onu, fut poignardé
dans son lit par son neveu
Il garde encore les séquelles
de cette tentative d'assassinat.
- Janvier 2005 : mission de Mr Fambaré Natchaba en
Europe. En l'absence du Président de l'Assemblée
Nationale, la mort de Mr Eyadèma est annoncée
le 05/02/05, l'assemblée nationale se réunit
le 06/02/05 pour désigner son fils Faure Gnassingbé
comme successeur.
Samedi 05/02/05
- Réunion des membres du gouvernement.
- Réunion de Mr Faure et du Chef d'Etat-major, le
Général Zakari Nandja.
- En début de soirée, Mr Sama, Premier Ministre,
annonce le décès de Mr Eyadèma.
- Un peu plus d'une demi-heure plus tard, le Chef d'Etat-major
conduit une délégation d'officiers pour "
confier " le pouvoir au fils de Mr Eyadèma,
Faure Gnassimgbé.
Dimanche 06/02/05
En 3 heures à peine, les membres de l'A.N. ont (1)
modifié la Constitution et l'Article 203 du Code
Electoral, (2) destitué le Président de l'Assemblée
Nationale et, (3) élu Mr Faure Gnassingbé
comme président de la Chambre. Plus précisément
:
- le 1er Vice-Président de l'Assemblée, Mr
Abass Bonfo, fait voter, à main levée aux
67 députés présents sur 81, les propositions
de loi portant réforme de la Constitution.
- Après une suspension de séance, Mr Faure
Gnassingbé arrive au Palais des Congrès de
Lomé, pour annoncer sa démission de son poste
de ministre.
- Suit alors la modification de l'Article 203 du Code Electoral
permettant à Faure Gnassingbé de "retrouver
de plein droit ses fonctions de député".
- Constatant l'absence du territoire national du Président
de l'Assemblée nationale, le 1er Vice président
organise sa "censure", en violation du règlement
de l'Assemblée, en le destituant.
- Mr Faure Gnassingbé, qui n'a pas de concurrent,
est élu Président de la Chambre par 67 voix
sur 67 inscrits.
- Mr Bonfo procède à la lecture de la décision
de la Cour Constitutionnelle qui "constate la vacance
de la présidence de la république par décès
de son excellence Gnassingbé Eyadéma".
L'intérim est alors confié au nouveau Président
" élu "
Lundi 07/02/05
- Mr Faure Gnassingbé, au Palais de la Présidence,
prête serment comme nouveau président devant
les 6 membres de la Cour Constitutionnelle, présidée
par Mr Louis Koffi Amégah et, en présence
des députés, du Gouvernement et des officiers
des Forces Armées Togolaises, des ambassadeurs de
Chine, de Libye, du Ghana, de la République démocratique
du Congo (RDC), d'une délégation ivoirienne....Toute
la famille Gnassingbé était présente
sauf Mr Rock Gnassingbé, officier des Forces Armées
Togolaises.
2° La Constitution, même modifiée,
autorise la rébellion contre tout coup d'Etat
Il existe, dans la Constitution togolaise, une série
de dispositions destinées à prévenir
et, à circonscrire, le scénario qui se déroule
au Togo depuis la matinée du samedi 05/02/2005.
Ces dispositions sont les Articles 65, 76, 144, ainsi que
l'Article 150 qui légitime toute forme d'opposition
à un coup d'Etat au Togo.
L'Article 65 (Titre IV : du Pouvoir exécutif)
: " En cas de vacance de la Présidence de
la République par décès, mission ou
empêchement définitif, la fonction présidentielle
est exercée provisoirement par le président
de l'Assemblée Nationale. "
La vacance est constatée par la Cour Constitutionnelle
saisie par le Gouvernement.
Le Gouvernement convoque le corps électoral dans
les soixante jours de l'ouverture de la vacance pour l'élection
d'un nouveau Président de la république ".
(Cet article met à néant la " décision
" de l'état-major togolais du 05/02/05. Cependant,
cette disposition sera modifiée le 06/02/05, comme
suit : "le nouveau président de la République
exerce ses fonctions jusqu'au terme du mandat de son prédécesseur").
L'Article 76 (Sous-Titre II : du Gouvernement) :
" Le Gouvernement comprend: le Premier Ministre, les
Ministres et, le cas échéant, les Ministres
d'Etat, les Ministre délégués et les
Secrétaires d'Etat. Les fonctions de membre du
Gouvernement sont incompatibles avec l'exercice de tout
mandat parlementaire, de toute fonction de représentation
professionnelle à caractère national et tout
emploi privé ou public, civil ou militaire ou de
toute autre activité professionnelle.
Une loi organique détermine le statut des anciens
membres du Gouvernement, notamment en ce qui concerne leur
rémunération et leur sécurité
".
(Le 6 février, Mr Faure Gnassingbé démissionne
de son mandat ministériel.)
L'Article 144 (Titre XIII: de la Révision)
: " L'initiative de la révision de la Constitution
appartient concurremment au Président de la République
et à un cinquième (1/5) au moins des députés
composant l'Assemblée Nationale. [
] Aucune
procédure de révision ne peut être engagée
ou poursuivie en période d'intérim ou de vacance
ou lorsqu'il est porté atteinte à l'intégrité
du territoire.
La forme républicaine et la laïcité de
l'Etat ne peuvent faire l'objet d'une révision. "
(Cet article met à néant les décisions
de l'A.N. au cours de sa séance du 06/02/05, même
s'il fut modifié au cours de cette même séance.)
L'Article 150 (Titre XIV : des Dispositions spéciales)
: " En cas de coup d'Etat, ou de coup de force quelconque,
tout membre du gouvernement ou de l'Assemblée Nationale
a le droit et le devoir de faire appel à tous les
moyens pour rétablir la légitimité
constitutionnelle, y compris le recours aux accords de coopération
militaire ou de défense existants.
Dans ces circonstances, pour tout Togolais, désobéir
et s'organiser pour faire échec à l'autorité
illégitime constituent le plus sacré des droits
et le plus impératif des devoirs.
Tout renversement du régime constitutionnel est considéré
comme un crime imprescriptible contre la Nation et sanctionné
conformément aux lois de la République. "
Article non modifié
3° Les causes et conséquences du coup d'Etat
au Togo
Le coup d'Etat du 05 février 2005 tire sa cause
profonde de la volonté de Mr Eyadèma de perpétuer
son nom, en instituant une dynastie Gnassingbé à
la tête du Togo.
Ce scénario a été élaboré,
peaufiné et avalisé par feu Eyadèma
de son vivant
Le RPT, son parti et " l'état-major
de Pya " n'en sont que les " exécuteurs
testamentaires ".
Une autre cause est la frilosité, le manque de cohésion,
la faiblesse, voire l'incapacité des partis politiques
et des forces démocratiques togolais à avoir
une action concertée et efficace contre la dictature.
Par ailleurs, comment " lutter " depuis l'étranger
alors que la crainte est trop grande à l'intérieur
? Aucune organisation n'a pu, à ce jour, lutter efficacement
depuis l'extérieur. Les tentatives de la Concertation
Nationale de la Société Civile et de la Nouvelle
dynamique populaire ont été circonscrites
par les partis politiques d'opposition.
Enfin, la peur de la population et de l'opposition elle-même
sont les ferments qui ont alimenté ce coup d'état.
Comment les populations peuvent-elles réagir après
38 ans de soumission ? Comment se battre à mains
nues contre des fusils et des chars ? Eyadèma a bâti
son régime sur la terreur et s'est maintenu au pouvoir
par la terreur.
Des togolais ont perdu leur emploi ou ont été
arrêtés et torturés pour avoir manifesté,
ou répondu aux mots d'ordre des partis, ou encore
parce qu'ils étaient détenteurs de carte de
membre d'un parti de l'opposition.
Ces cas n'ont jamais fait l'objet d'un débat lors
des négociations entre l'opposition et le gouvernement
(en 1993, 1999, 2004) en vue d'une réhabilitation
pour ceux qui ont perdu leur emploi.
Comment ces personnes, leurs proches, leurs descendances,
bref les populations, peuvent-elles aujourd'hui se mobiliser,
surtout lorsqu' aucun des meneurs politiques ou faiseurs
d'opinion - s'il y en a, n'est organisé, ni ne peut
exprimer clairement la ligne exacte à suivre : dire
non et rentrer en rébellion contre les auteurs du
coup d'Etat du 05/02/2005.
Mr Agboyibo déclare que l'absence de manifestation
se justifie par la crainte de " répressions
sanglantes " (Le Monde, 08/02/05). Si l'opposition
politique a peur, quid de la population ?!
Des chefs d'Etat ou de gouvernements, des responsables
d'institutions internationales ont condamné le coup
d'état au Togo : citons, entre autres, Mr Alpha Omar
Konaré (Commissaire de l'Union Africaine), Mr Oluségun
Obasanjo (Nigéria), même l'autocrate Omar Bongo
(Gabon) et le dictateur Paul Biya (Caméroun), l'administration
Bush, Mr Abdou Diouf (Secrétaire Général
de l'Organisation Internationale de la Francophonie), Mr
Louis Michel (Commissaire européen)
.
D'autres, par contre, se sont empressés de saluer
le nouveau Président sous le couvert d'un hommage
à la mémoire de Gnassingbé Eyadèma.
Parmi eux, Mr Gbagbo de Côte d'Ivoire, le Roi Mohamed
VI du Maroc, et Mr Chirac, qui, en saluant le décès
de son " ami personnel ", n'avait pas anticipé
les réactions du Président Obansajo et de
Mr Konaré, qui seront, eux, les premiers à
condamner avec fermeté le " coup d'Etat ".
La fermeté des condamnations diverses ne doit cependant
pas entraîner une erreur d'appréciation des
forces démocratiques togolaises et de l'opposition.
En effet, en participant demain aux obsèques d'Eyadèma,
les représentants de la classe politique nationale
et internationale confèreront, par leur présence,
une certaine légitimité à son fils.
Les institutions, le corps diplomatique s'abstiendront-ils
d'assister aux obsèques de Mr Eyadèma ? Cela
constituerait pourtant la conséquence logique de
leur condamnation.
En outre, gardons à l'esprit qu'Eyadèma lui-même
est derrière ce scénario de coup d'état
au titre d'héritage posthume.
Alors comme le disait une togolaise anonyme, le 07/02/05
à Paris, " après Eyadèma, c'est
toujours Eyadèma ". Aux responsables togolais
de l'opposition et des forces démocratiques de lui
prouver le contraire.