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LETTRE DE DEGLI A EYADEMA

 

Excellence Monsieur Gnassingbé EYADEMA
Président de la République togolaise
LOME-TOGO

Paris, le 20 mars 2002

Excellence,

Le mouvement " Bâtir le Togo " dont je suis le Président voudrais saisir l'occasion des derniers développements de la vie politique dans notre pays pour vous adresser la présente correspondance.

En août 1999, sur l'initiative de l'Union Européenne, vous avez signé, avec les partis d'opposition togolais, un accord tendant à permettre une sortie de la crise politique que connaissait notre pays depuis 1990 et qui a été aggravée par les problèmes liés aux élections présidentielles en 1998. Il s'agissait alors d'amener l'opposition à accepter les résultats officiels des élections présidentielles et, par conséquent, votre nouveau mandat, contre un engagement de votre part de permettre de nouvelles élections législatives après dissolution de l'Assemblée non représentative issue des élections unilatérales de 1999. Vous aviez alors, profité de l'occasion de la visite de votre ami, le Président français Jacques CHIRAC, pour faire une déclaration qui, même si elle n'était pas un événement en soi, avait attiré l'attention du monde entier : respecter la limitation des mandats à deux par la constitution et ne pas vous présenter aux élections présidentielles en 2003.
Suite à ces accords, une commission électorale avait été mise en place pour organiser lesdits scrutins et un comité de suivi avait été créé pour suivre l'application des accords.

Bien que n'ayant pas cru en l'aboutissement de ces accords dans lesquels il avait perçu une manœuvre supplémentaire du pouvoir en place pour tromper la vigilance de l'opposition togolaise ainsi que la religion de la communauté internationale en vue d'obtenir la reprise de la coopération économique et tout en les ayant dénoncés comme tels, " Bâtir le Togo " a accepté de vous accorder, à vous même et à vos partisans, le bénéfice du doute sur la probable bonne foi dans le respect de ces énièmes accords. Nous nous sommes ainsi rangés à l'avis de ceux qui pensaient que nous jouons aux extrémistes en refusant de croire que ces accords seraient respectés par le RPT et son président fondateur.

La rupture, il y a quelques jours, de ces accords par votre parti qui, après avoir refusé de renouveler le mandant de la Commission Electorale, s'est arrogé le droit de modifier le Code électoral en en excluant certains citoyens montre hélas, qu'en matière de bonne foi, de respect des accords et de la parole donnée, le chemin parcouru dans votre camp depuis n'a guère de quoi rassurer. D'aucuns pensent d'ailleurs que cette modification du Code électoral est le prélude à des marches de soutien savamment orchestrées dont vous avez le secret et qui se termineront par la modification de la Constitution en votre faveur pour vous permettre de vous représenter une fois encore aux élections. Ce faisant, votre parole et votre promesse n'auront, une fois encore, engagé que ceux qui y ont cru.
A cela, il faut ajouter les arrestations intempestives des journalistes et les diverses entraves aux libertés fondamentales de presse et d'association.
Enfin, l'arrestation et la détention pendant plusieurs mois de Maître Yawovi AGBOYIBOR pour des motifs inexistants. Ceci en violation des termes du courrier que votre gouvernement avait adressé à la Commission indépendante des Nations Unies qui avait procédé à des enquêtes sur les violations des droits de la personne humaine dénoncées par Amnesty International. Dans cette lettre, le Togo s'engageait à ne pas recourir à des représailles contre les personnes qui auront témoigné devant cette commission ou lui auront fourni des informations. Heureusement que pour ce dernier cas, la raison a pu enfin l'emporter puisque, l'intéressé vient d'être libéré sur intervention du " premier magistrat " que vous êtes.

Cette situation semble relever de votre part et de celle de vos partisans, une absence totale de volonté d'alternance politique de votre vivant.

Monsieur le Président, en vous adressant cette correspondance, c'est, à défaut de celle d'homme d'Etat, à votre conscience d'humain que " Bâtir le Togo " voudrait faire appel.

Cela fait bientôt 36 ans que vous présidez aux destinées du Togo, 40 ans que vous êtes aux affaires puisque votre apparition sur la scène politique togolaise date de 1963. 36 ans et cependant, malgré les termes très flatteurs de vos discours et peut-être aussi de votre volonté -qui sait ? -, les Togolais n'ont connu ni prospérité ni une vie digne d'un simple humain. Aussi bien sur le plan politique, qu'économique, culturel, éducatif, sportif, bref, de tout ce qui concourt à l'épanouissement de l'être humain, le Togo et les Togolais sont largement en retard sur les autres pays du monde, s'ils ne demeurent pas simplement les plus démunis. L'aggravation de cette situation depuis la fin des années 80, le chaos dans lequel vivent aujourd'hui nos concitoyens dont la plupart ne peuvent même pas se procurer les soins les plus élémentaires sur le plan sanitaire ou satisfaire les besoins primaires en matière alimentaire, hypothèquent dangereusement l'existence d'un pays que vous affirmez aimer et nécessitent que vous vous posiez enfin la question sur ce qui pourrait être réellement bon pour les Togolais. Les temps où vos collaborateurs et vous-même criiez haut et fort " heureux le peuple qui chante et qui danse " semblent aujourd'hui définitivement révolus et il importe de regarder la réalité de la misère de nos concitoyens en face.

Dès lors, les questions suivantes s'imposent. Après 35 ans de pouvoir, le RPT peut-il apporter aux Togolais ce qu'il n'a pas pu leur apporter durant tout ce temps ? Vos collaborateurs et vous-même pouvez encore changer quelque chose à la situation dramatique des Togolais ? A toutes ces diverses interrogations, il n'y a malheureusement que des réponses négatives.

Si tel est le cas, faut-il continuer d'enfoncer le Togo dans le chaos ou convient-il de lui permettre de connaître enfin une ère de bonheur ?

Il nous semble que plutôt que de refuser le bonheur au Togolais en dehors de vous et de votre pouvoir, alors qu'après 35 ans, ils sont toujours sur place et ont même beaucoup reculé, il serait temps que vous organisiez l'alternance politique afin que le bonheur que ce peuple aura un jour ait quelque chose à vous devoir en tant que dirigeant de ce pays.
Certes, cela est difficile, surtout lorsqu'à la fin d'une vie ou d'un règne, l'on se rend compte que l'on n'a pas pu réaliser un seul des objectifs que l'on s'est fixés ou qu'on a voulu réaliser. On s'accroche alors au pouvoir avec l'espoir que l'on finira par réaliser quelque chose ; par changer quelque chose ; que l'on finira par y arriver. Malheureusement, ce n'est généralement qu'une illusion car, plus on s'accroche, plus les choses s'empirent.
Mais face à cette décision qui s'impose, celle de quitter le pouvoir en organisant une alternance ou en en favorisant l'organisation, les proches et même lointains collaborateurs ne sont d'aucune aide ou assistance. Ceux qui profitent de votre pouvoir et qui ont intérêt à ce que vous vous pérennisez au pouvoir, non pas pour votre intérêt comme ils tenteront de vous le faire accroire, mais pour le leur, ne vous conseilleront jamais le départ. La fin du règne sonne généralement comme un glas pour leurs poches, leur gorge profonde qui ne se remplissent jamais quel que soit ce qu'ils y emmagasinent. Ils vous décourageront le jour où l'idée d'un départ vous effleurera, en vous faisant croire que sans vous ce sera le chaos, que vous êtes l'homme providentiel et qu'il vaut mieux rester encore un peu. Oui, quelques jours, quelques mois, quelques années de plus pour que leurs poches continuent de se remplir, pour qu'ils digèrent ce qu'ils ingurgitent depuis et qui ne les rassasiera jamais. Ces collaborateurs vous feront tous voir le mauvais côté de votre départ du pouvoir. Ils sont même prêts à pleurer toutes les larmes de leur corps pour vous convaincre de la véracité de leurs propos. Mais tout cela n'est qu'une mise en scène destinée à faire de vous celui qui fructifiera encore un peu plus leur richesse et leur prospérité. En fait, tout ce monde, ce sont les parasites qui profitent de vous et pour lesquels vous n'êtes en réalité que la meilleure voie pour accéder aux intérêts bassement matériels.

Devant une pareille situation, vous ne devez pas oublier que, d'abord et avant tout, vous êtes le premier et peut-être même le seul responsable.
Vous êtes celui à qui, à un moment donné, le peuple togolais a, volontairement ou de manière forcée, confié son destin. Et il est évident qu'il a cru, à tort ou à raison, à une certaine période, qu'avec vous, il réussira à réaliser son bonheur. Il vous a donc, en ce moment là, confié son destin. Non pas pour le pire car aucun peuple ne cherche à vivre le malheur. Mais pour le meilleur.

Monsieur le Président, aujourd'hui, ce peuple souffre, énormément. Il est dépourvu de tout et vous êtes celui qui, malheureusement, apparaît à la source de ce malheur.

Paradoxalement, vous apparaissez, en même temps et dans une certaine mesure, comme celui par qui peut s'ouvrir pour lui une nouvelle ère, si vous acceptez d'organiser cette alternance politique qui redonnera un souffle nouveau au pays et insufflera une nouvelle dynamique à son développement.
Mais lorsque nous parlons d'alternance, ce n'est pas n'importe quelle alternance. Il s'agit d'une alternance juste et honnête, une alternance démocratique effective. De votre vivant, pas après votre décès, car dans ce dernier cas, votre mort conduira à un changement de personne au pouvoir, mais vous n'aurez rien fait de positif avant cette fin. L'organisation de cette alternance démocratique, c'est ce qui vous reste à faire pour redorer un blason qui ne peut plus, hélas, l'être autrement. C'est donc une chance de réhabilitation de votre pouvoir, de votre régime et de l'oeuvre que vous avez, sans nul doute, voulu réaliser mais qui n'a pas pu l'être. Si les Togolais pouvaient dire un jour, malgré tout, il a au moins su organiser de son vivant une alternance politique démocratique et pacifique pour le pays, alors seulement votre passage au pouvoir n'aura pas été simplement un temps de malheur pour ce peuple qui souffre énormément aujourd'hui.

Pour aboutir à ce résultat, il faudra, après la libération de Yawovi AGBOYIBOR qui est un pas positif, réhabiliter la Commission Electorale Nationale, permettre l'organisation d'élections législatives libres, démocratiques et transparentes dont vous accepterez les résultats. Vous présiderez à ce qui constituera ainsi une transition vers des élections présidentielles libres, démocratiques et transparentes, en respectant votre parole donnée devant la communauté internationale. Il n'est jamais trop tard pour bien faire et une bonne action qui termine un mauvais parcours ou un parcours peu glorieux pourra encore sauver la situation. A défaut, le Togo et les Togolais s'enfonceront un peu plus dans le chaos, vous et votre régime vous sortirez de là définitivement noircis et sans aucune possibilité de sauver quoi que ce soit.

Monsieur le Président, si vous le voulez, vous le pourrez. Certes, ce n'est pas facile de se dessaisir du pouvoir, de le quitter. Surtout lorsque c'est un pouvoir exercé dans les conditions dans lesquelles vous l'avez exercé, sans partage et de façon très personnelle. Mais est-il nécessaire de vous rappeler que si vous ne quittez pas le pouvoir, lui vous quittera un jour ? Soit parce que quelqu'un vous en écartera, ce que vous considérez comme un affront, soit parce que la mort vous emportera, ce qui ne vous réhabilite guère. Le président Abdou DIOUF vient de donner un exemple qui ne doit pas vous laisser indifférent, puisque cela l'honore aujourd'hui.

" Bâtir Le Togo " vous invite donc à prendre vos responsabilités, à réagir pendant qu'il est encore temps et à faire quelque chose pour que le Togo ne franchisse pas les derniers centimètres qui le séparent du désastre total, du chaos définitif.

Espérant pouvoir toucher par ces mots la corde sensible qui, en chaque être humain, doit se réveiller devant des situations ultimes, et dans l'espoir que vos responsabilités de chef d'Etat vous aideront à prendre en compte la dignité du peuple togolais, " Bâtir Le Togo " vous prie de croire, Excellence Monsieur le Président, en l'assurance de sa haute considération.

Pour Bâtir le Togo

Le Président
Jean Yaovi DEGLI

 

 

 

 

 
 
 

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