Sur l'initiative de "Bâtir
Le Togo - USA", le Centre des Etudes des Droits de
l'Homme et l'Institut des Etudes Africaines de Columbia
University (New York, USA) a organisé une conférence
le 5 février 2003 à l'Université de
Columbia, sous le thème:
La Promotion
de l'Etat de Droit en Afrique : Togo et au-delà
Par
Jean Yaovi Degli
Président de Bâtir Le Togo,
association politique togolaise
Ancien Ministre du Gouvernement de Transition charge des
Relations avec le Haut Conseil de la République (assemblée
de la Transition), 1992.
Président d'Honneur de la Ligue Togolaise des Droits
de l'Homme (LTDH) et Secrétaire Général
de l'Association des Avocats de la Défense devant
le Tribunal Pénal International pour le Rwanda
Sous la direction de Dr. J. Paul Martin,
Directeur du Centre des Etudes des Droits de l'Homme.
***
PROMOUVOIR L'ETAT DE DROIT EN AFRIQUE
Il convient au préalable de s'entendre sur les termes
avant de se demander pourquoi promouvoir l'Etat de droit
en Afrique et comment faire cette promotion. Nous ferons
donc tour à tour référence à
la définition de l'Etat de droit (I), aux raisons
qui militent en faveur de ce processus (II) et aux moyens
pour assurer celui-ci (III).
I- QU'EST CE QUE L'ETAT DE DROIT ?
Lorsque l'on parle de l'Etat de droit, il est évident
qu'on fait référence à la démocratie.
Toutefois, le terme de démocratie ou d'Etat démocratique
a été tellement galvaudé par le passé
qu'il est indispensable de clarifier les choses et de savoir
exactement de quoi l'on va discuter.
Il y a quelques années et notamment avant la chute
du " Mur de Berlin " et le démantèlement
du bloc de l'Est, on parlait de démocraties populaires.
Bien évidemment, il s'agissait des régimes
politiques qui intègrent tout sauf la démocratie.
Il existe encore aujourd'hui dans le monde des Etats qui
sont qualifiés de démocraties, simplement
parce que des gens ont pris soin de rédiger de belles
constitutions qui servent à décorer les frontons
des temples du pouvoir. Ces constitutions, les dirigeants
en respectent les dispositions qui les arrangent, ignorent
celles qui ne les perturbent pas et violent constamment
celles qui les empêchent de tourner en rond ou de
donner libre cours à leurs desseins et frasques dictatoriaux.
Il faut ajouter à ces exemples des cas dans lesquels
des institutions démocratiques existent apparemment
mais ne fonctionnent qu'à condition que certaines
catégories de citoyens soient au pouvoir et que certains
citoyens qualifiés d'indésirables n'y soient
pas ou ne s'y approchent pas.
L'Etat de droit dans le cadre de notre exposé en
particulier et pour nous d'une manière générale,
c'est la société démocratique où
la règle de droit demeure la maîtresse de la
conduite de chacun. Dans cet Etat, des lois existent, non
pas pour être des toiles d'araignée qui laissent
passer les grosses mouches et retiennent les petites. C'est
l'Etat dans lequel existent des institutions fortes, spécifiques
et efficaces, gouvernées par le principe fondamental
de la séparation des pouvoirs : exécutif,
législatif et judiciaire.
C'est l'Etat démocratique dans lequel existent réellement
les principales libertés publiques et où les
droits des citoyens et de toute personne sont respectés.
La contrepartie de cette garantie des libertés et
des droits de la personne est que les citoyens ont des devoirs
auxquels ils se conforment. Sur ce point, il faudra s'arrêter
quelques instants pour dire que dans la plupart des Etats
qui s'ouvrent nouvellement à la démocratie,
les citoyens, trop longtemps comprimés sous les bottes
de la dictature, ont tendance à prendre les droits
en ignorant les devoirs. Dans ce domaine, on peut citer
les cas du Rwanda et du Togo, où dès l'ouverture
démocratique au début des années 90,
les médias ont proliféré et se sont
doté du permis de d'injurier, de diffamer, de colporter
des rumeurs, de fausses nouvelles, etc... Ces médias
au Rwanda sont quelquefois allés très loin
en prônant ou en attisant la haine ethnique, la division
ou en incitant carrément aux massacres.
Dans le même pays, les partis politiques nouvellement
créés se sont tout permis et sont allés
jusqu'à organiser des manifestations violentes, soit
pour terroriser les adversaires politiques, soit pour déloger
de force des autorités locales mises en place avant
le processus démocratique pour les remplacer par
leurs propres partisans. Une autre stratégie consiste
à aller enrôler de force les militants des
autres partis politiques, plus particulièrement ceux
de l'ancien parti unique : cette pratique était désignée
sous le terme de " Kubohoza "
Tout cela est contraire à l'esprit démocratique
et donc à toute idée d'Etat de droit car l'Etat
de droit exige des devoirs et une certaine rigueur de conduite
de la part des citoyens.
Néanmoins, ces problèmes sont ceux de tout
processus de transition démocratique ou des gens
qui ont vécu très longtemps sous des régimes
de dictature. Dans ces régimes, les peuples n'ont
pas appris à faire usage des libertés et lorsque
vient le moment d'user de ces libertés, ils connaissent
des débuts difficiles et confondent facilement liberté
et libertinage.
Comme disait un auteur, lorsque l'on a appris pendant longtemps
à un peuple que 2x2 font 6, le jour où l'on
décide de lui ouvrir les portes du mystère
qui veut que 2x2 ne fassent que 4, il faut savoir passer
par une transition où l'on amènera le peuple
à comprendre que 2x2 peuvent peut-être équivaloir
à 5. C'est là toute la problématique
de la transition démocratique des peuples sous régime
dictatorial qu'il ne faut pas non plus utiliser pour pérenniser
des dictatures dites moins dures ou plus douces.
L'Etat de droit, c'est également la société
où existe une alternance pacifique au pouvoir à
travers des élections libres démocratiques
et transparentes. La légitimité dans ce genre
de société vient de l'onction populaire et
on ne la détient que du peuple. Ici, la nécessité
d'aller requérir le suffrage populaire contraint
les dirigeants politiques à la reddition de comptes
et induit par conséquent les principes de la bonne
gouvernance.
Cette tentative de clarification sur les termes étant,
pour quelles raisons est-il nécessaire voire indispensable
de promouvoir une culture de l'Etat de droit en Afrique
?
II- POURQUOI PROMOUVOIR L'ETAT DE DROIT EN AFRIQUE ?
Dans les années 60 après les indépendances
des Etats africains et même dans les années
70, la théorie qui prévalait était
que l'Afrique ne pouvait se développer que dans le
cadre des Etats forts, entendu par-là les Etats à
parti unique ou les dictatures. Quelques années plus
tard, on s'est rendu compte que cette théorie de
développement dans le cadre des Etats forts n'a pas
marché.
En effet, au mieux les Etats africains ont stagné,
au pire ils ont reculé par rapport à leur
situation au moment de l'indépendance. Si dans les
années 70 on pouvait dire avec René DUMONT
que l'Afrique noire est mal partie, au milieu des années
90, il était patent de constater qu'elle n'est pas
partie du tout ou alors qu'elle a fait une marche a reculons.
Les régimes forts que l'on a favorisés après
les indépendances et qui trouvaient essentiellement
leur justification dans les stratégies politiques
de la guerre froide n'ont fait que favoriser la pauvreté,
la gabégie, la corruption et la concussion, les assassinats
politiques, les violations diverses des droits de l'homme,
etc... L'Afrique, obligée de fonctionner économiquement
à coup d'aide au développement, a bradé
une grande partie de ses ressources naturelles, non pas
pour apporter le bien être indispensable à
ses populations mais simplement pour alourdir les poches
de ses dirigeants et remplir leurs gorges profondes.
Comment expliquer en effet qu'un pays comme le Zaïre
(actuelle République Démocratique du Congo),
un pays au sous-sol gorgé des richesses astronomiques
et dont le sol est des plus bénis ait des populations
qui soient dans la misère alors que certains de ses
dirigeants faisaient partie des plus grosses fortunes du
monde ? Comment comprendre que le Gabon, un des pays les
plus riches en ressources naturelles qui n'a pas encore
dépassé un million d'habitants connaisse la
misère et la malnutrition ? A côté de
ces pays riches sur le plan minier, le Japon qui n'a pratiquement
aucune ressource dans son sous-sol devait faire piètre
figure. Et pourtant, c'est paradoxalement lui qui vient
en aide à ces pays africains.
En 1957, au moment où le Ghana devenait indépendant,
les économistes les plus avisés lui prédisaient
un avenir radieux et un développement de loin plus
rapide que la Corée. Aujourd'hui, la Corée
est très loin du Ghana sur le plan économique.
Il est évident que lorsque l'on met en place des
dirigeants qui n'ont de compte à rendre à
personne qu'à eux-mêmes parce qu'ils tirent
leur légitimité beaucoup plus de la force
armée que du suffrage populaire, la préoccupation
pour le bien être des populations et par conséquent
pour le développement ne peut pas être l'apanage
de ceux-ci. Les seules qui, à la rigueur, méritent
que l'on se penche sur leur sort, sont ceux qui savent manier
les instruments du pouvoir, c'est à dire les armes.
Par exemple au Togo, pendant que les fonctionnaires peinent
à toucher leurs maigres salaires et que les arriérés
s'accumulent, l'armée reçoit régulièrement
ses soldes et même des cadeaux gracieusement distribues
de temps à autre. Il n'est pas inutile de rappeler
ici que l'armée togolaise est constituée de
15 000 hommes environ, dont les 80 a 90% sont de la région
du chef de l'Etat. Dans cette armée, la famille et
les proches du Président de la République
détiennent
l'exclusivité de la réalité du pouvoir.
Cette situation correspondait également à
celle du Rwanda avant 1994, avec une armée dont les
principaux éléments étaient issus de
la région du Président Habyarimana. Il faut
préciser à cet égard que les conditions
dans lesquelles le régime Habyarimana a été
renversé n'ont pas permis au Rwanda de se doter d'une
armée nationale. La situation actuelle de ce pays
ressemble à s'y méprendre à celle d'hier
et on peut se demander si on n'a pas simplement déshabillé
Pierre pour habiller Paul.
Pendant cette même période où les régimes
forts étaient acceptés, les violations des
droits de la personne par les dictatures étaient
totalement couvertes par une communauté internationale
peu regardante sur le sort des populations. Des régimes
comme celui de Eyadèma en ont alors profité
pour museler le peuple et pour surarmer un pays avec une
armée pléthorique qui a pour objectif, non
la défense d'un pays, mais la protection d'un homme.
Durant cette période, les changements de régimes
ne pouvaient se faire que par des coups d'Etat le plus souvent
sanglants. Mais les militaires n'étant habituellement
pas les plus démocrates qui soient, ces coups d'Etat
n'ont pour but que de mettre en place d'autres régimes
dictatoriaux. Les militaires togolais n'auront même
pas eu le mérite de renverser le régime Eyadèma
puisque celui-ci demeure au pouvoir jusqu'à ce jour.
Officiellement, il y est depuis 1967, soit 36 ans, et officieusement
depuis le 13 janvier 1963, date de l'assassinat du premier
président et père de l'indépendance
Sylvanus Olympio, soit 40 ans.
L'une des graves conséquences de la paupérisation,
de la mauvaise gouvernance et des violations des droits
de la personne en générées par ces
pouvoirs forts en Afrique est également le départ
de plus en massif des populations du Sud, surtout des jeunes,
principales forces économiques et des cerveaux vers
les pays du Nord pour y chercher l'asile politique ou économique.
L'Afrique s'est ainsi installée dans un système
de perte de ses ressources naturelles et humaines.
Au milieu et surtout vers la fin des années 80, il
était devenu assez clair pour tout le monde que le
problème de retard économique de l'Afrique
n'est pas une question de ressource mais essentiellement
un problème de mauvaise gouvernance, et donc politique.
Les résultats de plus de 20 années de pouvoir
fort ont montré que ceux qui avaient cru à
un développement avec ces dictatures ont eu tort.
Face à ce constat d'échec qui a été
fait depuis longtemps mais dont la révélation
n'a pu se manifester qu'avec la fin de la guerre froide
et le changement des stratégies géopolitiques,
le monde a compris qu'il y avait urgence à repenser
les solutions aux problèmes du continent noir.
La fin des années 80 a donc vu naître un changement
de perception vis a vis des régimes dictatoriaux
en Afrique qui ne sont plus désormais des modèles
à suivre ou à protéger à tout
prix. Les discours ont dès lors commencé à
changer et on essaye désormais de lier l'aide économique
aux changements démocratiques et au respect des droits
de l'homme. Les exemples sont là pour nous le rappeler
: le revirement des principaux bâilleurs de fonds
que sont les pays du Nord, des institutions internationales
et le discours de la Baule du Président Mitterrand
en juin 1990, etc... La conditionnalité de l'aide
est devenue un élément fondamental.
Le monde semble avoir désormais compris que seul
un Etat de droit, où les libertés et les droits
de la personne sont garantis, les initiatives privées
encouragées, les règles rigoureusement observées
et la chose publique respectée, pourra permettre
éventuellement à l'Afrique de sortir de l'ornière
économique où elle s'est retranchée.
Il est désormais urgent de faire passer l'Afrique
du système des régimes forts et sclérosés
à un système beaucoup plus démocratique
qui mette l'homme et sa dignité au centre des préoccupations
en matière de gestion publique.
Mais si la prise de conscience est faite un autre problème
demeure qui est celui de mettre en pratique cette volonté
de changement de façon efficace.
III- COMMENT PROMOUVOIR L'ETAT DE DROIT EN AFRIQUE?
Comme nous avons pu le voir plus haut, la promotion de
l'Etat de droit ne peut pas être une affaire d'armes
ou de conflit armé. Il ne peut pas être non
plus une affaire de coups d'Etat car dans un cas comme dans
l'autre, ceux qui s'installent au pouvoir n'ont aucune envie
de se dessaisir du pouvoir et d'organiser une alternance
démocratique.
De plus, les guerres et les coups d'Etat surtout sanglants
ont ceci en commun qu'ils s'attaquent justement, par leur
brutalité et leurs autres conséquences, a
ce qui doit être protégé ou sauvé
: la dignité de l'homme. Il faut donc développer
d'autres systèmes pour faire régner le respect
de la dignité humaine en Afrique même si cette
procédure peut se révéler lente.
Pour nous donc, la promotion de l'Etat de droit en Afrique
passe plutôt par une éducation aussi bien des
dirigeants que des populations. En effet, pour qu'il y ait
Etat de Droit, il faut qu'il y ait des règles, des
lois claires et que ces lois soient respectées par
tous, dirigeants et administrés compris. Mais comment
protéger les droits des gens qui ne connaissent pas
leurs droits et qui n'ont été habitués
qu'à des devoirs vis à vis de l'autorité
ou de leur pays? Comment obliger des dirigeants qui savent
très bien que leurs concitoyens ou leur " sujets
", analphabètes pour la plupart, ne connaissent
pas leurs prérogatives, à respecter les droits
de ceux-ci ? Ces peuples analphabètes confondent
facilement une route qui est tracée pour arriver
dans leur village avec un don ou un cadeau personnel du
premier responsable du pays alors qu'il s'agit là
de l'un de leur droits les plus élémentaires.
Comment expliquer à des populations qui n'ont jamais
connu la justice que le chef de l'Etat n'est pas celui devant
qui il faut porter un litige mais que c'est au juge de trancher
les différends entre citoyens lorsqu'elles sont habituées
à faire annuler ou modifier toute décision
de justice dans le bureau du ministre ou les salons du chef
de l'Etat. Les tenants du pouvoir dans les régimes
de dictature connaissent bien ces lacunes dont ils se servent
comme éléments leur permettant de maintenir
leurs populations sous le joug de la dictature.
De même, comment faire comprendre à un dirigeant
politique qui a, pendant des décennies, dirigé
son peuple dans un système sans partage où
tous lui faisaient allégeance, que ce peuple besoin
d'autre chose que ce qu'il lui a servi jusque là?
Comment faire comprendre à un chef qui s'est toujours
senti au-dessus de toutes lois que celles-ci doivent désormais
engager le premier magistrat qu'il est ? Comment lui expliquer
que désormais il peut être jugé pour
violation de la règle de droit autant que tout citoyen
et qu'il ne peut plus ni modifier, ni fouler au pied les
textes qui le gênent ? Comment emmener un président
d'une république qui s'est toujours servi dans les
caisses de l'Etat que celles-ci ne seront désormais
plus confondues avec sa tire lire personnelle ? Enfin, comment
expliquer à un chef d'Etat qui n'a jamais respecté
ni l'intégrité physique ni la vie de ses sujets
que désormais il n'a plus de droit de vie et de mort
sur ses concitoyens, même ceux qui s'opposent à
sa politique ?
L'éducation est nécessaire et indispensable
pour les uns et les autres.
Toutefois, il est évident que si la démocratie
est un processus, l'éducation nécessaire à
l'instauration de l'Etat de droit ne peut hélas,
que très difficilement se faire dans le cadre des
dictatures qui sont sur place en Afrique telle celle du
Togo. Dix ans d'errements et de lutte qui se terminent en
queue de poisson viennent de le confirmer. Aucun dictateur
ne peut accepter d'apprendre à son peuple les moyens
qui permettront à celui-ci de le renvoyer du pouvoir.
Car la dictature a besoin du silence et de l'ignorance des
peuples qui sont les substances fondamentales dont elle
se nourrit.
L'apprentissage de l'Etat de droit ne peut par conséquent
se faire que dans un cadre démocratique, aussi infime
soit-il, où les tenants du pouvoir se sentent obligés
et contrôlés. C'est là justement ou
le bas blesse. Car face à ce constat, faut-il prôner
le renversement militaire des régimes de dictatures
pour les remplacer par des régimes qui acceptent
la mise en place de l'Etat de droit ? La solution est tentante,
tant elle a fait des merveilles au Mali avec le Général
Amani Toumani TOURE, actuel chef de l'Etat du Mali qui avait
renversé le dictateur Moussa TRAORE, pour permettre
que la démocratie et l'Etat de droit s'installent
dans son pays. Ce n'est pas pour rien que 10 ans après,
les populations ont massivement accepté de l'élire
comme leur président.
L'exemple s'est également réalisé au
Nigeria avec le Général Abdusalami ABOUBACAR
qui a succédé au dictateur Sani ABACHA. Mais
ce beau rêve s'arrête à ces rares exemples.
Les militaires africains ne sont ni des philanthropes ni
des démocrates. Que ce soit au Rwanda ou ailleurs
comme en Côte d'Ivoire avec le général
GUEI en 1999, on se rend compte que les militaires africains
n'ont pas du tout compris que l'alternance au pouvoir ne
peut plus continuer d'être une affaire d'armes. Ils
ignorent que lorsque l'on se sert des armes achetées
par les ressources d'un peuple pour mettre fin à
un régime dont il souffre, on ne peut pas remettre
en place un autre régime qui vient humilier ce même
peuple et qu'il faut rapidement lui rendre son droit le
plus absolu. Il s'agit du droit de désigner ses dirigeants
et de les sanctionner par la seule voie qui vaille la peine
: la voie des urnes.
Pour éviter la solution des armes qui ne garantit
guère la naissance de l'Etat de droit, il est donc
indispensable que la communauté internationale accompagne
les légitimes revendications des populations autant
que faire se peut. Cela permet d'éviter de jouer
les médecins après la mort, de faire de la
diplomatie curative ou de " sapeurs pompiers "
et d'opter résolument pour une diplomatie préventive.
Il faut cesser d'écrire les plus belles pages de
l'histoire de la diplomatie et des interventions humanitaires
avec du sang humain et de construire les plus belles oeuvres
dans ce domaine sur des amoncellements de cadavres.
Par exemple, dans des pays comme le Togo, où les
pouvoirs en place refusent toute idée de démocratie,
d'alternance au pouvoir et d'instauration d'un Etat de droit
malgré les revendications populaires, il est indispensable
que la communauté internationale fasse un peu plus
d'effort pour accompagner et aider les peuples pendant qu'il
est encore temps. Ce sont les seuls domaines où l'on
peut dire que le droit d'ingérence a un sens.
Conditionner l'aide au développement à l'instauration
de l'Etat de droit, bloquer ou geler les avoirs des dictateurs
et de leurs proches et les interdire de séjour, de
voyage et de visa sont des initiatives qui seront le plus
souvent les bienvenues dans ces genres de conditions. A
défaut de cela, il faudra s'attendre toujours à
des catastrophes. Il est évident que si le monde
avait entendu le cri de détresse des Afghanes et
Afghans et mis fin à temps au régime des mollahs,
on aurait pu éviter la catastrophe du 11 septembre.
Nous n'allons pas toujours attendre le pire avant de faire
ce qu'il faut pour la liberté des peuples et le respect
de leur dignité.
Mais dans le domaine de sanctions économiques destinées
à permettre la promotion de l'Etat de droit, les
mesures doivent être bien pensées pour ne pas
aller à l'encontre des seules populations qui sont,
la plupart du temps déjà, dans des situations
dramatiques sinon de misère alors que les dirigeants
sentent à peine les effets de ces mesures. Il faut
donc que les mesures soient ciblées de façon
à atteindre les objectifs souhaités. A défaut,
les populations fragilisées sur le plan économique
face à des dirigeants qui, en se servant sur les
maigres ressources de l'Etat, continuent de mener grand
train de vie, n'auront d'autre possibilité que d'aller
de gré ou de force grossir les rangs des clients
de la dictature qui les tient ainsi à coup de distribution
de pécule.
A ce niveau, la question qui se pose est de savoir quel
type de démocratie ou d'Etat de droit il faut promouvoir
en Afrique.
Il est évident que l'Etat de droit qui doit être
initié en Afrique doit être un état
de droit sain ou l'on n'essaye pas de se servir des textes
et des institutions pour exclure certains citoyens ou pour
développer la xénophobie comme c'est le cas
depuis quelques années en Côte d'Ivoire où
le processus démocratique engagé semble s'être
transformé, par la perversion de la loi constitutionnelle,
en une démocratie d'exclusion.
Depuis le 30 décembre dernier, Eyadèma a marqué
ce terrain des constitutions taillées à la
mesure d'un homme d'une empreinte indélébile.
Ce jour en effet, le Chef de l'Etat togolais et ses ouailles
ont supprimé de la constitution toute limitation
de mandat présidentiel et profité de la même
occasion pour exclure certains citoyens de la course à
la magistrature suprême.
Il faut également s'efforcer d'éviter que
la démocratie en Afrique ne soit confondue avec le
tribalisme et l'ethnisme. Sur ce point, l'éducation
devra faire beaucoup de travail pour que les populations
comprennent que le vote doit tenir compte des idées
et non des appartenances ethniques. Dans ce domaine, une
lutte efficace contre le népotisme qui n'a provoqué
jusque là qu'un culte de la médiocrité
s'impose. Celle-ci doit s'accompagner d'une véritable
promotion de la méritocratie, du système de
l'homme qu'il faut à la place qu'il faut. Ceci permettra
progressivement d'atteindre des résultats importants.
En effet, dès que les populations éduquées
comprendront que les droits et prérogatives qui leur
échoient ne le sont pas en raison de leur origine
ethnique mais de leur mérite, elles pourront progressivement
s'écarter de l'idée d'un vote ethnique ou
tribal pour aller vers un choix pour des idées. ce
processus est lent mais aura le mérite d'aboutir
à des résultats sûrs si l'on accepte
de s'y engager.
Si on accepte d'essayer ces mesures, si la communauté
internationale, dans la logique du droit d'ingérence,
accompagnait véritablement la volonté des
peuples plutôt que celle des dirigeants et si on arrive
à promouvoir réellement l'Etat de droit en
Afrique, ce qui est un processus long (puisque la démocratie
est un processus qui prend du temps pour s'enraciner et
qui n'est jamais parfait) nul doute que l'Afrique arrivera
à palier de manière plus franche son problème
fondamental de sous développement et de négation
de la dignité humaine. Certes, la démocratie
n'est pas une panacée, et le développement
nécessitent beaucoup d'autres facteurs. Mais dans
la mesure où le principal frein au développement
de l'Afrique semble avoir été jusqu'à
ce jour le résultat de sa gestion politique désastreuse,
il est nécessaire de résoudre d'abord et avant
tout ce problème primordial. Ceci permettra au moins
de créer un substratum favorable sur lequel pourront
facilement germer les autres éléments indispensables
au développement. Cette situation favorisera la dynamique
du développement et évitera aux peuples d'avoir
recours à des guerres fratricides dont aux issues
incertaines qui ne font que retarder le développement
du continent noir.
Aujourd'hui c'est la Côte d'Ivoire. Hier c'était
le Rwanda, le Libéria, la Sierra Leone, la Somalie,
la République Démocratique du Congo, le Congo
Brazzaville. C'est également et toujours le Burundi.
Qui sera le prochain sur la liste ? Combien faut-il sacrifier
de personnes avant qu'un peuple ne connaisse la paix ? Quelle
quantité de sang doit-on verser pour faire naître
la paix ? N'y a-t-il pas de paix sang guerre et avant tout
affrontement armé ?
Ce que nous proposons ici et en guise de conclusion pour
cet exposé, c'est que plutôt que la paix par
la guerre et après elle, le monde arrive à
servir à l'humanité la paix sans la guerre
et avant tout conflit armé. L'humanité y gagnerait
en honneur.
Jean Yaovi DEGLI