ABLODE: MOT DE PASSE MYTHIFICATEUR, MYTHE ET MYSTIFICATEUR
(Deuxième partie)
Nous sommes à Ablogamé une après-midi
chaude de l'an 92. Mr Antoine Folly, connu pour ses coups
de gueule infâmants, lança dans un rugissement
terrible de lion blessé:
- Ablodéééé! La foule frémit
et répondit:
- Gbadja! (Total, complet, large). Notre héraut enragé
enchaîna:
- Eyadéma démission!
- Démission, démission, démission!!!
Gémirent nos frères, surs, mères
et pères - traînant des vieillards diabétiques
et hypertendus (des tensionnaires selon notre cru)-affamés
et fatigués par une grève ruineuse qui n'en
finit pas de finir. Puis, comme pour exploiter cet instant
où la foule était encore "branchée"
malgré la lassitude et le début d'une indifférence
parfaitement compréhensible, messieurs les opposants
se succédèrent rapidement, qui pour servir
sa potée démagogique, qui pour beugler comme
une vache qui vêle une absurde formule préfabriquée,
qui encore comme cet énergumène, homme sans
visage, qui vint lancer notre "ablodé"
chéri, un peu déçu de n'avoir pas recueilli
le"gbadja" qu'il attendait mais s'était
tout de même contenté d'"Eyadéma
démission, démission" et s'en est allé
en se voûtant le dos; satisfait quand même d'avoir
élevé lui aussi une stèle à
la médiocrité dans les limites des bêtises
permises au Togo.
Cette expérience montre à elle seule comment
la connexion peut s'établir sur le plan connotative.
Ablodé, c'est désormais la démission
d'Eyadéma. Mais comment? Silence radio. Nos politiciens
s'occupent d'abord des mots allumeurs. (Bien plus tard il
nous a été rapporté que ce nouveau
mot d'ordre n'était pas programmé et que Mr
Folly aurait mis les "leaders" devant un fait
accompli comme il le fera plus tard avec Edem Kodjo en 93,
en retirant sur les ondes sa candidature aux élections
présidentielles. Le développement de cette
parenthèse de la prétendue folle félonie
follienne ne nous sera pas utile dans notre travail).
Il faut rendre compte ici d'une autre connexion établie
inconsciemment par quelqu'un qui était sacré
grand opposant parce que, pour couper les arbres servant
de barricade, il n'y avait pas son pareil. Le bûcheron
du quartier de retour d'Ablogame déclarait avec force
conviction "agbanvia la di", les armes vont tonner,
"ablodé, Eyadéma démission, agbanvia
la di". Allez comprendre quelque chose dans ce mélange
abrutissant!
Nous sommes cette fois-ci dans le froid européen
à Pinneberg dans l'État de Schleswig Holstein
au nord-ouest de l'Allemagne, à une Conférence
dont le Thème non dévoilé aurait pu
être: "Promotion de la bêtise et Éloge
à l'inutilité". La salle était
"archi comblée" selon un charabia des organisateurs
dont l'association que je présidais alors dans un
désordre ordonné. Nous étions en plein
parmi "les organisations farfelues aux sigles fantomatiques"
à côté de petits "chefiots"
nommés Président de Section d'un tel parti
politique dont le nombre exponentiel de sections est difficilement
recensable; tant certaines sections n'existent que dans
leurs coins et le "Président" de section
refuse de se faire connaître du "Bureau Fédéral",
de peur de remettre le butin local qui devient substantiel
quand un membre veut se faire "accompagner" devant
la Justice (Gericht). Étaient présents, outre
la masse qui était venue se désennuyer à
ce concert-party vrai faux: trois ex- préfets et
deux ex- ministres. Je nomme les ministres: Kokouvi Alphonse
Massémé et David Ihou. Quand Mr Massémé
lança, et c'est cet aspect seulement qui m'intéresse
dans mon analyse, "ablodé", le public répondit
enthousiasm,: "gbadja", et il dit ce qu'il avait
à dire. Mais lorsque vint le tour du Dr Ihou, le
public bâillait déjà aux corneilles
et Monsieur n'est-pas ministre-qui-veut a cru bon de le
ré exciter avec le passe partout:
- Ablodé gbadja!!!
- ouuuummm
Le Docteur regarda, hébété,
ce public qui ne voulut pas de lui. Ce n'est qu'après
qu'il réalisa l'erreur fatale: Trop pressé
de recueillir son ovation, Ihou vola au public son gbadja.
Il voulait le pain et l'argent du pain! Les deux se défièrent
jusqu'à la fin. Bien sûr que par moment, on
peut observer des bouches se fendre dans un condescendant
sourire d'ilote.
Souvent aussi, pour sortir des blocages de raisonnement,
on recourt au gentil dépanneur ablodé comme
le Rpt-avant-tout - discipline des Laclé, Mivedor,
Bill, Tchatchira et consort. J'ai pu observer ici en Allemagne
comme d'ailleurs cela existe dans toute la diaspora togolaise,
de piètres intellectuels terminer avec "ablodé!!!",
un discours qu'ils ont à peine commencé. Ils
sont en panne d'argument. Quand aux chefiots, c'est la coutume;
la continuité dans l'ilotisme au rythme ablodé-gbadja!!!
CONCLUSION
Le mot "ablodé" ayant donc une histoire,
il est tout à fait déplacé de continuer
par raconter sa naissance. On ne peut même plus parler
d'indépendance quand on continue par se traîner
comme une loque dans les chancelleries à implorer
l'aide des colons. D'ailleurs, la fonction iconoclaste mise
en oeuvre, n'est que le fruit d'un cambriolage dont les
auteurs ne sont autres que les vociférateurs qui
ont manqué le train des revendications à son
premier arrêt le 05 octobre 90 et son deuxième
le 12 mars 91. Tout le reste n'est que littérature.
Fait significatif; beaucoup de ceux qui ont utilisé
ablodé au début du processus d'émancipation
comme mot de passe mobilisateur et rassembleur, s'en sont
débarrassé parce devenu trop encombrant. Mais
le danger véritable réside dans un certain
clanisme du mot dont le risque immédiat est la balkanisation
politique et sociale. N'est-ce pas un de ces petits mots
fascistes qui a perdu le Rwanda et aussi la Côte d'Ivoire
récemment? Je m'en inquiète. Mon inquiétude
est d'autant plus grande que n'importe quel quidam, pour
peu qu'il sache insulter en piochant dans le répertoire
de mots orduriers, s'arroge le titre de "grand opposant".
Que dire de Agboti Mawuenam (disparu mais retrouvé
ici en Allemagne) en train de donner des conférences
publiques parce qu'il a chanté ablodé-gbadja?
Hambourg, Allemagne, 4 janvier 2004
Anani Alex Gomez