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INTERVIEW DE MAITRE DEGLI

 

1- Me Yaovi Jean Dégli, on vous a connu dans les années 90 comme militant de mouvements associatifs de défense des droits de l'homme, président du Front des Organisations pour le Renouveau au Togo, rapporteur général de la Conférence Nationale Souveraine, président de la Ligue Togolaise des Droits de l'Homme puis, ministre chargé des relations avec le Haut conseil de la république dans le gouvernement de transition de Me Joseph Kokou Koffigoh, actuellement, que faites-vous ?

 

Je suis toujours, militant des droits de l'homme et Avocat. J'interviens actuellement devant le Tribunal Pénal International des Nations Unies pour le Rwanda.
Par ailleurs, je suis très impliqué dans le processus de naissance d'une véritable justice pénale internationale et suis très actif dans tout ce qui concerne mise en place et le bon fonctionnement de la Cour Pénal Internationale qui vient de voir le jour.

Pour ce qui concerne mon engagement pour le Togo, je suis membre et président du Conseil Exécutif de BATIR LE TOGO constitué malheureusement de personnes en exil comme moi. Ce mouvement n'est ni une simple association, ni un parti politique. BATIR LE TOGO est un mouvement politique qui se réclame comme tel et qui a toutes les activités qui peuvent caractériser un parti politique, hormis l'ambition de concourir à la conquête du pouvoir.

2- Depuis votre exil avez-vous toujours gardé des relations avec les leaders de l'opposition démocratique et avec l'ex-premier ministre Koffigoh?
Dans mon ouvrage " Togo : la tragédie africaine " je résume mon opinion sur les hommes politiques des partis d'opposition togolais, plus précisément ceux que nous appelons les " leaders ". Ils ne m'ont toujours pas encore démontré le contraire de ce que j'ai écrit en 1997. Dès que j'aurais des raisons suffisantes de changer ma conception, je le ferai.
Avant mon ouvrage, j'avais des contacts périodiques avec le Professeur Gnininvi.
Depuis, le Bâtonnier Agboyibor est le seul qui, ose encore m'appeler ou me rencontrer quand il est de passage en Europe.
Quant à Mr Koffigoh je ne vois pas l'intérêt d'entretenir des relations avec lui, puisqu' apparemment nous ne défendons plus les mêmes causes.
Avec les autres, les contacts, lorsqu'il y en a, se résument à ceux de nos mouvements.

3- Aujourd'hui, tout porte à croire que le RPT est en perte de vitesse, car affecté par les déclarations de M. Maurice Dahuku PERE, député à l'Assemblée nationale et de M.Gabriel Messan Agbéyomé KODJO l'ex-premier ministre qui vient de claquer la porte. Que pensez-vous des actes posés par ces deux hauts cadres du parti, qui ont soutenu le président Eyadéma lorsque son pouvoir vacillait quand, les autres barons prenaient la poudre d'escampette?
Je pense que dans la vie, il faut savoir, à un moment donné, dire non au mal et faire le choix du bien. Messieurs PERE et AGBEYOME ont fait un choix qui, certes est tardif mais, me paraît courageux et plein de sens. Il n'est jamais tard de bien faire. Ils ont choisi en quelque sorte la voie de la rédemption et du salut et, décidé de tourner le dos au mal. Je les en félicite d'ailleurs avec l'espoir que ce choix est définitif quels que soient les problèmes que le régime ne manquera pas de leur créer, surtout à Monsieur PERE qui est encore au Togo et que j'apprends que le régime veut poursuivre. Puissent-ils demeurer fermes dans leur nouvel engagement.
Pour ce qui concerne les conséquences pour le RPT, il faut qu'au Togo nous ayons à l'esprit que le RPT N'A QU'UNE LOGIQUE : LE MAINTIEN D'EYADEMA AU POUVOIR. Et ce parti a les moyens tant matériels que financiers pour traverser les turbulences, d'où l'intérêt et le devoir pour nous de ne pas " les " sous estimer. Leurs seules craintes sont le verdict d'élections libres et transparentes

4- Quelles appréciations faites-vous des révélations de Agbéyomé KODJO sur les crimes économiques, l'impunité des membres du clan Eyadéma et surtout sur la Commission nationale de lutte contre le sabotage économique mis sur pied par le Président lui-même?
BATIR LE TOGO a une position clair : pour plus de clarté dans la gestion de l'Etat, il faut organiser un système de contrôle indépendant et autonome. Une réelle Cour des comptes dotée de pouvoirs étendus d'investigations et d'injonction des organes d'Inspection indépendants, tant pour les Affaires sociales que pour les Finances en passant par les Douanes. Les décisions de cette Cour doivent avoir pour conséquence, la mise en œuvre de poursuites judiciaires car, il faut un réel contrôle des services qui gèrent les sources de recettes de l'Etat et de ceux qui ont la charge de liquider les dépenses.
Nous ne mettons pas en doute la compétence de cette Commission mais, que peut-elle objectivement mettre en cause les proches du pouvoir?
Et puis vous dites " mise sur pied " par le Président. Est-ce un gage d'indépendance et de compétence vu la manière dont le Togo est géré et dirigé? Ne nous laissons pas abuser par les artifices.

5- Abordons un sujet qui vous tient beaucoup à cœur : les droits de l'homme. Aujourd'hui, sur le plan international quel rang occupe le Togo en matière du respect des droits de l'homme et de la liberté de presse, lorsqu'on sait que la chasse aux journalistes est toujours ouverte dans notre pays?
La situation des droits de l'homme est plus que dramatique au Togo avec les arrestations de journalistes, la violation de la liberté et d'expression, le refus d'organiser les élections et de permettre au peuple de s'exprimer, les actes de tortures, l'insécurité politique organisée et entretenue etc..., sans oublier les crimes économiques qui se poursuivent allègrement.
Quel est ce pays " démocratique " dans lequel le fait d'appartenir à un parti autre que le Rpt est un crime ?
Il est dommage que la procédure, devant la Commission des droits de l'Homme des Nations-Unies, visant à la désignation d'un rapporteur permanent sur la situation des droits de l'homme au Togo ne puisse aboutir. Tout simplement parce qu'encore une fois, nous n'avons pas pu au niveau de l'opposition soutenir les organisations de défense et de protection des droits de l'homme.
Souvenez-vous qu'en plein débat sur le rapport d'Amnesty International à l'époque, nous signions l'Accord Cadre de Lomé sans une clause sur la situation des droits de l'Homme dans notre pays.

6- Que pensez-vous de la parole de militaire du Général Eyadéma de quitter le pouvoir en 2003 conformément à la Loi fondamentale, lorsque certains observateurs pensent que cette parole est de la poudre aux yeux et que le pouvoir s'apprête à modifier la constitution pour se positionner à la course au fauteuil présidentiel en 2003?
D'abord un militaire est un citoyen comme un autre. Ensuite, la loi suprême applicable au Togo est la Loi Fondamentale. Dès lors, ce n'est pas la parole d'un citoyen, fut-il Chef de l'Etat qui doit primer sur les dispositions de la Loi Fondamentale.
Cette loi Fondamentale dispose que " nul ne peut exercer plus de deux mandats "… Maintenant si Mr Eyadèma veut briguer un nouveau mandat il se verra opposer l'article 150 alinéa 2 de la Loi Fondamentale. Car cette fois-ci, nous mettrons tout en œuvre pour " renverser le régime Eyadèma ".
En tout cas s'il y en a qui veulent croire la parole de Mr Eyadèma, c'est leur problème. Pour notre part, il nous souvient que ce Monsieur avait promis, dans la cadre de l'Accord cadre de Lomé, renouveler le mandat de la CPS si celle-ci arrivait à terme avant les élections. L'opposition n'a plus alors insérer une clause sur la prolongation du mandat du CPS. Après nous avons vu ce qu'il en est advenu.

7- Que dites-vous sur la modification unilatérale du code électoral et sur les élections législatives anticipées dont l'organisation est aux mains d'un comité de sept magistrats en lieu et place de la Commission électorale nationale indépendante?
Encore une fois, il faut revenir à l'ACL base de l'organisation des échéances électorales. N'aurait-il pas été plus simple d'une part de prévoir une clause dans ledit accord interdisant la modification de la Constitution ainsi que des autres textes fondamentaux jusqu'aux élections ?
N'aurait-il pas été plus simple de prévoir les conditions de prorogation du CPS ou étendre sa durée jusqu'à l'organisation des élections plutôt que de la limiter dans le temps ?
Soit on négocie ou on ne le fait pas. Ce n'est point de l'extrémisme mais de la vigilance car, avec Mr Eyadèma, lorsqu'on lui donne la main, il vous prend le bras avec.
Aujourd'hui, l'organisation des élections dépend du pouvoir qui ne veut pas les organiser car sachant que si elles devraient être transparentes, il les perdra. Et puis, avec la dissolution de la Commission Electorale et la nomination de personnalités soumises au pouvoir pour organiser ce scrutin, je ne sais pas comment il pourra être transparent. Il ne faudrait donc pas fonder quelque espoir que ce soit sur ces élections organisées par ce fameux comité de 7 magistrats.

8- Quelles solutions pour une alternance politique au Togo et quelle stratégie conseillez-vous à l'opposition démocratique?
Vous savez, je n'ai pas de leçons à donner à l'opposition. BATIR LE TOGO publiera à l'issu de son 3ème Congrès en octobre en Allemagne un document reprenant sa position sur la crise togolaise et la nécessité d'une véritable alternative d'opposition au Togo.

9- Quel bilan faites-vous de l'avènement d'un Etat de droit au Togo depuis les événements du 5 octobre 90?
Je pense que l'heure est venue pour chaque Togolais de se déterminer et de savoir exactement où il se classe dans la marche de notre pays vers la liberté. Les membres du RPT ont commencé à comprendre que tout le mal que leur parti et la dictature qu'il incarne ont fait et continuent de faire au Togo et aux Togolais ne peut continuer. Que chacun prenne ses responsabilités.
Pour le moment, il n'y a pas d'Etat de droit au Togo, nous sommes dans une dictature qui se drape d'apparence démocratique. C'est un système encore plus dure et impitoyable que la dictature d'avant 90 car, il se sert du droit et de la terreur pour brimer et briser les populations. C'est une " démoncrature ", pire qu'une démocrature.

10- A quand votre retour au bercail et votre mot à l'endroit du peuple togolais?...
Je reviendrais au Togo car c'est mon pays malgré les multiples tentatives et menaces contre ma personne. Un togolais revient toujours sur la " Terre de nos aïeux ".
Pour le moment, mon ambition est la libération du Togo afin que chaque togolais retrouve sa " dignité d'homme ". Et pour cela si je dois aller au Togo, j'irai, advienne que pourra. Si jusqu'ici je ne l'ai pas fait c'est pour ne pas porter d'ombrage à beaucoup de personnes car dans la situation actuelle, je ne pourrais résider au Togo et me taire face aux actes du pouvoir mais aussi de l'opposition. Et, dans ces circonstances lorsque dans un pays comme le nôtre vous avez 2 adversaires, il vaut mieux prendre vos distances .
Tout cela parce Qu'on me prête des ambitions et, BATIR LE TOGO est qualifié de parti. Mais on oublie que la Constitution togolaise ne permet pas l'éligibilité d'un candidat n'ayant pas 45 ans révolus et, je n'en ai que 39.

11- Avez vous un mot à l'endroit de la jeunesse qui milite sur le terrain ?
Nous avons les échos de leur lutte. Je suis régulièrement informé des menaces et exactions dont la jeunesse togolaise fait les frais. J'ai aussi appris de source informée que la plupart des mouvements estudiantins agissent dans la clandestinité, ce qui est dommage, à cause des arrestations arbitraires, des harcèlements, la corruption et le musellement de bons nombres de ses mouvements.
BATIR LE TOGO en plus du lobbying, adresse systématiquement depuis cette année des appels aux organisations de protection des droits de l'homme chaque fois qu'il est informé d'un cas de violation. Mais au delà de mon soutien à la jeunesse dans sa lutte pour la liberté, je ne peux qu'exhorter la jeunesse togolaise, à résister aux multiples tentatives de corruption, à ne pas suivre l'exemple de leurs aînés qui pour s'assurer un avenir professionnel ou une certaine aisance matérielle, se corrompent ou se fourvoient quotidiennement avec les miettes qu'on leur offre. J'ai une conviction, ce régime s'approche tout doucement de sa fin et ces remparts vont tomber les uns après les autres. C'est plus qu'une prédiction… et tous ensemble, nous assisterons bientôt à la chute honteuse du régime Eyadéma.


Fait à Paris, le 31 Août 2002
Avec l'approbation de la Commission d'Information.

 
 
 

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