| À cinq jours de la date limite
du dépôt des candidatures pour l'élection
présidentielle du 1er juin 2003 au Togo, Amnesty International
exprime ses vives craintes que le scrutin à venir ne
débouche sur des troubles graves et des violations des
droits humains qui pourraient plonger le pays dans le chaos
.
"Depuis le début de l'année 2003, aucune
marche ou réunion organisée par l'opposition
n'a pu se dérouler sans incidents. Certains de ces
rassemblements ont été purement et simplement
interdits et les autres ont été réprimés
par les forces de l'ordre qui ont arrêté des
dizaines de personnes," affirme Amnesty International
dans un rapport publié aujourd'hui et intitulé
: Togo : Silence, on vote (index AI : AFR 57/003/2003).
Cette recrudescence de la répression, qui a touché
des journalistes et des membres de la société
civile, s'explique par la multiplication de protestations
émanant de certains journalistes et de membres de partis
d'opposition à la suite d'une modification du code
électoral et d'une révision de la Constitution,
toutes deux intervenues en 2002.
Ces changements législatifs ont été
considérés par de nombreux observateurs togolais
et étrangers comme une manuvre visant à
permettre une nouvelle élection du président
Eyadéma à la magistrature suprême, alors
que ce dernier s'était publiquement engagé à
ne plus se représenter.
À l'heure où ce texte est publié, on
ne connaît pas encore le nom des candidats et, notamment,
on ignore si le président Etienne Gnassingbé
Eyadéma va se représenter. Amnesty International
note avec inquiétude une multiplication des atteintes
à la liberté d'expression et de manifestation
au fur et à mesure que s'approche l'échéance
présidentielle.
"Depuis janvier 2003, Amnesty International a pu recenser
une quinzaine de cas d'atteintes à la liberté
d'expression au Togo, dont neuf pour le seul mois de février
2003, soit, en moyenne, un cas d'intimidation, d'arrestation
ou de torture d'opposants politiques, de journalistes ou de
défenseurs des droits humains tous les trois jours,"
note aujourd'hui l'organisation.
Les forces de sécurité togolaises ont ainsi
arrêté, le 18 mars 2003, une trentaine de personnes
dont une femme et son enfant en bas âge qu'elle portait
sur le dos, qui participaient à une réunion
hebdomadaire d'un des principaux partis de l'opposition, l'Union
des forces de changement (UFC). Ces personnes ont été
maintenues en garde à vue jusqu'au 19 mars dans la
soirée sans recevoir de nourriture de la part des autorités.
Elles ont toutes été libérées
sans inculpation.
Plusieurs opposants, arrêtés en février
2003, sont toujours détenus à Kara, dans le
nord du pays où, selon des informations reçues
par Amnesty International, ils sont l'objet de torture. C'est
notamment le cas de Marc Palanga, responsable local de l'UFC,
arrêté à deux reprises sans qu'aucune
inculpation n'ait été officiellement portée
à son encontre.
"Nous sommes très inquiets de l'état de
santé de Marc Palanga et de ses co-détenus,
que nous considérons comme des prisonniers d'opinion
et pour lesquels nous demandons une libération inconditionnelle
et immédiate," précise aujourd'hui Amnesty
International.
Dans cette tentative de réduire au silence toute voix
dissidente, les autorités togolaises s'en prennent
particulièrement aux média indépendants.
Au cours des quinze derniers mois, plus d'une vingtaine de
cas d'arrestations, de condamnations, d'intimidations de journalistes,
de saisies de journaux, de fermetures de stations radios ainsi
que de brouillage des ondes ont été recensés.
À titre d'exemple, début avril 2003, le directeur
d'une radio religieuse, Radio Maria, a été convoqué
par les autorités en charge de l'audiovisuel pour avoir
diffusé à plusieurs reprises une lettre de l'épiscopat
qui regrettait notamment que "des élections législatives
anticipées [aient] été organisées
unilatéralement le 27 octobre 2002, et [que], loin
de constituer une solution, elles [aient] davantage exacerbé
la crise politique".
Les autorités togolaises ont également pris
pour cible des défenseurs des droits humains, notamment
le président de l'Action des chrétiens pour
l'abolition de la torture au Togo (ACAT-Togo), Yannick Bigah,
à la suite de la publication, par cette organisation,
début 2003, d'un rapport sur la situation des droits
humains dans ce pays. Yannick Bigah a été convoqué
par les autorités qui, après l'avoir accusé
d'avoir produit un document à des fins politiques,
l'ont menacé de poursuites judiciaires. Craignant pour
leur sécurité, Yannick Bigah, ainsi que d'autres
membres de l'ACAT-Togo ont dû fuir le pays.
"Ces manuvres d'intimidation à l'encontre
de défenseurs des droits humains au Togo ne sont pas
nouvelles et visent à empêcher un travail continu
et indépendant en matière d'évaluation
de la situation des droits humains," affirme Amnesty
International.
"Tous ces exemples montrent bien que les autorités
ont mis en place une police de la pensée qui traque,
à tous les stades de la production, l'émergence
d'une opinion dissidente, que celle-ci s'exprime dans le cadre
de partis politiques ou d'associations de défense des
droits humains, dans les colonnes d'un journal, sur les ondes
radiophoniques ou même sur les sites Internet,"
affirme l'organisation.
Plus de dix ans après la tenue d'une conférence
nationale qui devait permettre l'avènement de la démocratie
et du respect des droits humains, la population togolaise
assiste dans un dénuement économique grandissant
à des querelles de pouvoir incessantes et à
une série de crimes impunis. L'enjeu de l'élection
présidentielle à venir est capital.
"Si toutes les opinions politiques ne peuvent s'exprimer
librement, comme il est fortement à craindre vu l'intensification
de la répression depuis le début de l'année
2003, le risque est grand de voir des troubles qui pourraient
à nouveau ensanglanter le pays," affirme l'organisation.
En cette année électorale, qui constitue traditionnellement
une période troublée au Togo, Amnesty International
lance donc un appel aux différentes parties togolaises
ainsi qu'à la communauté internationale afin
que tout soit fait pour éviter que le pays ne connaisse
à nouveau des troubles, semblables à ceux de
1998, qui pourraient ensanglanter le pays et pousser des populations
civiles à l'exil.
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